Alexandre II (1818-1881) reste dans la mémoire russe comme le « tsar libérateur » : c’est lui qui, par le manifeste du 3 mars 1861 (19 février selon le calendrier julien alors en vigueur), met fin au servage de plus de 23 millions de paysans. Mais la liberté accordée fut chèrement payée par les intéressés, et le souverain qui avait réformé la justice, l’armée et l’administration locale mourut déchiqueté par une bombe sur un quai de Saint-Pétersbourg, vingt ans plus tard, au moment où il hésitait à aller plus loin. Son règne, de 1855 à 1881, est une leçon d’histoire sur les promesses et les limites d’une modernisation conduite d’en haut.

Un trône hérité au milieu d’une défaite

Alexandre Nikolaïevitch monte sur le trône en 1855, en pleine guerre de Crimée. Son père, Nicolas Ier, meurt alors que les armées russes reculent devant la coalition franco-britannique, et la chute de Sébastopol puis le traité de Paris de 1856 rendent le constat brutal : l’Empire, énorme sur la carte, est en retard sur ses rivaux. Les chemins de fer manquent, l’industrie est faible, l’armée repose sur des soldats recrutés pour de longues années dans une paysannerie asservie. Beaucoup de contemporains, dans l’administration comme dans la noblesse éclairée, en tirent la même conclusion : une armée de serfs ne peut pas tenir face à des armées de citoyens.

L’héritier n’a pourtant rien d’un révolutionnaire. Éduqué dans l’esprit de l’autocratie, formé par un entourage où l’on trouve le poète Vassili Joukovski, il hérite d’un système qu’il n’a jamais remis en cause. Ce qui le fait basculer, c’est moins une conviction philosophique qu’un calcul de survie : sans réforme, l’État risque de perdre la maîtrise du changement. Le 30 mars 1856, devant la noblesse de Moscou, il prononce la phrase qui résume sa stratégie : il vaut mieux abolir le servage par en haut que d’attendre qu’il commence à s’abolir par en bas.

Pourquoi le servage devenait intenable

Le servage russe n’avait presque rien en commun avec le servage médiéval d’Europe occidentale. Fixé progressivement entre le XVIe et le XVIIe siècle, il liait le paysan à la terre et à son seigneur, qui pouvait le vendre, le déplacer, lui imposer la corvée ou une redevance. Au milieu du XIXe siècle, les serfs des domaines privés représentent une part considérable de la population de l’Empire, et la mauvaise conscience gagne les élites. La littérature y joue un rôle : les récits de Tourgueniev, dans Récits d’un chasseur, avaient montré les paysans comme des êtres humains et non comme des personnes à part entière.

Trois arguments pèsent surtout :

  • Militaire : l’humiliation de Crimée montre qu’un recrutement fondé sur le servage ne produit pas une armée moderne ;
  • Économique : une main-d’œuvre attachée à la terre freine l’industrie, la mobilité et l’initiative agricole ;
  • Politique : les révoltes paysannes, nombreuses sous Nicolas Ier, hantent le pouvoir, qui préfère organiser la libération plutôt que la subir.

Le souvenir de la grande révolte de Pougatchev, en 1773-1775, que les cosaques de la steppe avaient nourrie avant d’être réprimés par Catherine II, hante encore la mémoire du pouvoir. Les nobles, eux, sont partagés. Certains, endettés, voient dans le rachat un moyen de renflouer leurs finances. D’autres redoutent la perte de leur statut. Le tsar crée donc des comités, puis, à partir de 1859, des commissions de rédaction où s’illustrent des bureaucrates réformateurs comme Iakov Rostovtsev et Nikolaï Milioutine, qui ont pour mission de concilier l’inconciliable : libérer les hommes sans ruiner ceux qui les possèdent.

Le manifeste du 3 mars 1861 : la liberté sans la terre

Le manifeste d’émancipation est signé le 19 février 1861 selon le calendrier julien, soit le 3 mars selon le calendrier grégorien. Il s’accompagne d’un ensemble de règlements qui fixent le sort des serfs des domaines privés, plus de 23 millions de personnes. Les serfs de l’État suivront dans une procédure distincte en 1866. Sur le papier, la rupture est immense : le paysan devient juridiquement une personne libre, il peut se marier sans autorisation du seigneur, posséder des biens, ester en justice, commercer.

Le point décisif concerne cependant la terre. Elle ne devient pas automatiquement la propriété du paysan : il doit la racheter. Le mécanisme reste célèbre pour sa complexité :

ÉlémentCe que prévoit le dispositif de 1861
Statut personnelLiberté civile immédiate pour les serfs des domaines privés
TerreRachat du lot attribué au paysan, qui appartient d’abord au seigneur
Rôle de l’ÉtatAvance environ 75 % de la somme aux propriétaires, sous forme de titres
RemboursementAnnuités versées à l’État pendant 49 ans, avec intérêts
Lot des plus pauvres« Lot de mendiant » d’environ un quart de la terre, cédé sans rachat
Cadre collectifCommune villageoise (mir) responsable de la répartition et des paiements
Rue enneigée d'un village de maisons en rondins, cadre de vie des paysans concernés par le manifeste de 1861
Rue enneigée d'un village de maisons en rondins, cadre de vie des paysans concernés par le manifeste de 1861.

Autrement dit, les nobles reçoivent vite leur argent, tandis que les paysans endossent une dette à long terme envers l’État. Les paiements de rachat ne seront annulés qu’en 1907, c’est-à-dire plus d’une génération après le manifeste, et dans le contexte d’une première révolution déjà passée par là. Les contemporains eux-mêmes sentent la contradiction : un peuple libéré de la propriété d’un homme, mais attaché à une créance publique.

Le mir et la dette : une liberté sous tutelle

Le texte ne dissout pas la communauté rurale. Le mir, aussi appelé obchtchina, reste le cadre de la vie paysanne : il répartit les lots, organise les redistributions de terres et garantit collectivement le paiement des redevances. Pour l’administration, c’est un outil commode : au lieu de suivre des millions de familles, elle traite avec un village responsable de tous ses membres. Pour les paysans, c’est un filet de sécurité, mais aussi une entrave.

Cette responsabilité collective limite en effet la mobilité individuelle. Un paysan qui veut partir travailler en ville ou à l’usine dépend de la communauté et des obligations qui pèsent sur elle. Les historiens soulignent que l’émancipation de 1861 a ainsi créé une paysannerie libre en droit mais encadrée en pratique, ce qui explique en partie la persistance des tensions agraires jusqu’en 1917. Les lots obtenus étaient d’ailleurs souvent plus petits que ce que les familles cultivaient pour leur propre compte avant la réforme, source d’un ressentiment durable.

La réaction immédiate des campagnes n’est pas la reconnaissance attendue. Beaucoup de paysans croient que le tsar a promis la vraie liberté, entendez la terre sans paiement, et que les nobles et les fonctionnaires ont trahi son texte. Des troubles éclatent, dont l’un des plus connus à Bezdna, dans la province de Kazan, le 12 avril 1861, où la répression fait environ 70 morts selon les estimations les plus souvent citées. La province de Kazan, aujourd’hui capitale du Tatarstan, rappelle d’ailleurs que l’Empire n’était pas qu’un monde de villages slaves : le portrait de Kazan et du Tatarstan montre cette Russie multiethnique.

Les autres grandes réformes : justice, administration, armée

Le manifeste de 1861 entraîne mécaniquement d’autres réformes. Un empire sans serfs ne peut plus être administré, jugé ni défendu comme avant. Les « grandes réformes » des années 1860-1870 forment un ensemble, même si chacune obéit à sa propre logique :

  • 1863, universités et enseignement : un nouveau statut universitaire accorde davantage d’autonomie aux professeurs, et l’instruction s’élargit, y compris vers les filles dans le secondaire ;
  • 1864, zemstvos : des assemblées locales élues, au niveau du district et de la province, prennent en charge les routes, l’école, la santé ou l’assistance, avec une représentation par collèges (propriétaires, citadins, paysans) et un droit d’imposition limité ;
  • 1864, justice : les statuts judiciaires du 20 novembre instaurent des débats publics et oraux, des jurés pour les affaires criminelles, un barreau et des juges de paix pour les litiges mineurs ;
  • 1865, presse : la censure préventive est allégée pour une partie des périodiques, tout en laissant subsister sanctions et contrôles après publication ;
  • 1870, villes : une réforme urbaine crée des institutions municipales élues ;
  • 1874, armée : Dmitri Milioutine, ministre de la Guerre, impose le service militaire universel, ce qui remplace le recrutement par tirage au sort et longue conscription, et met fin aux châtiments corporels les plus brutaux.

La réforme judiciaire est souvent considérée comme la plus cohérente. Pour la première fois, un tribunal russe peut siéger publiquement, un accusé a un avocat, et des citoyens ordinaires participent au verdict. Les procès politiques deviennent ainsi des tribunes, ce qui retournera parfois le dispositif contre le pouvoir.

Les zemstvos, eux, montrent la limite de l’entreprise. Ils fonctionnent comme une école de vie publique et fournissent des médecins, des instituteurs, des statisticiens, mais ils n’ont aucun pouvoir politique au niveau de l’État. Le tsar bâtit des institutions locales sans jamais autoriser un parlement. Cette réserve est essentielle pour comprendre la suite.

Alaska, Asie centrale : un empire qui se recentre

Le règne d’Alexandre II ne se résume pas à la politique intérieure. En 1867, la Russie vend l’Alaska aux États-Unis pour 7,2 millions de dollars. Le traité est conclu le 30 mars 1867 et le transfert intervient en octobre de la même année. Les raisons sont stratégiques et financières : le territoire est lointain, difficile à défendre, peu rentable, et l’Empire sort affaibli de la guerre de Crimée. Il s’agit moins d’un recul que d’un recentrage vers l’Eurasie.

Car, parallèlement, la Russie avance en Asie centrale. Au fil des années 1860 et 1870, ses armées prennent pied dans les oasis et les khanats du sud, et la prise de Tachkent en 1865 marque une étape. L’expansion obéit à la sécurité des frontières, au prestige impérial et à la rivalité avec la Grande-Bretagne, deux puissances qui se jaugent dans un affrontement que l’on appellera plus tard le « Grand Jeu ». Cette dimension rappelle que le tsar réformateur n’était pas un pacifiste : l’armée modernisée par Milioutine sert aussi à étendre l’Empire.

Pour mesurer cet héritage en un coup d’œil, on peut le comparer à celui d’un autre tsar bâtisseur : Pierre le Grand et la fondation de Saint-Pétersbourg. Deux siècles séparent les deux hommes, mais la même idée traverse les deux règnes, celle d’une modernisation décidée par le sommet.

Salle néoclassique aux hautes fenêtres où des documents scellés de cire rouge sont alignés sur une table, évocation du travail des commissions de réforme
Salle néoclassique aux hautes fenêtres où des documents scellés de cire rouge sont alignés sur une table, évocation du travail des commissions de réforme.

La radicalisation : de la réforme à la bombe

À mesure que les réformes avancent, l’opposition se radicalise. Une partie de la jeunesse cultivée, déçue par les compromis de 1861, se tourne vers le populisme : des étudiants vont « vers le peuple » dans les villages, souvent mal reçus par les paysans. Face à la répression, certains basculent dans la violence. L’organisation Narodnaïa Volia, la « Volonté du peuple », décide de frapper le tsar lui-même, convaincue qu’un attentat provoquera un soulèvement ou obligera le régime à céder.

Les tentatives se multiplient. Le 1er mars 1881 selon le calendrier julien, soit le 13 mars selon le calendrier grégorien, Alexandre II quitte le manège Mikhaïlovski en voiture, longe le canal Catherine à Saint-Pétersbourg. Une première bombe, lancée par Nikolaï Rissakov, explose sous l’attelage, blessant un cosaque de l’escorte et un jeune garçon. Le tsar descend pour constater les dégâts. Un second terroriste, Ignati Grinevitski, s’approche et lance une seconde bombe à ses pieds. L’empereur est mortellement blessé, et son assassin meurt de ses propres blessures.

Cinq conspirateurs sont pendus le 15 avril 1881 : Andreï Jéliabov, Sofia Perovskaïa, Nikolaï Kibaltchitch, Timofeï Mikhaïlov et Rissakov. À l’endroit exact de l’attentat, on construira de 1883 à 1907 l’église du Sauveur-sur-le-Sang-Versé, qui commémore la mort du souverain. Elle demeure l’un des monuments les plus reconnaissables de la ville, que l’on peut replacer dans le guide complet de Saint-Pétersbourg et de ses canaux.

Loris-Mélikov, Alexandre III et le tournant autoritaire

Le drame arrive à un moment ambigu. Le ministre de l’Intérieur, Mikhaïl Loris-Mélikov, avait proposé d’associer des représentants élus à la préparation de certaines lois. Selon les récits, Alexandre II examinait ce projet quand il fut tué. Les historiens débattent de sa portée réelle : première marche vers une monarchie constitutionnelle, ou simple consultation sans pouvoir de décision ? Les récits s’accordent en revanche sur un point : l’attentat interrompt la séquence réformatrice.

Son fils Alexandre III en tire la leçon inverse de celle des terroristes. Au lieu de céder, il resserre l’autocratie, laisse monter en puissance les partisans d’un pouvoir fort et ouvre une période de contre-réformes. La répression frappe le mouvement révolutionnaire, et les pogroms qui suivent l’assassinat marquent douloureusement les communautés juives de l’Empire. Le projet d’une participation élue à l’État est abandonné pour une génération.

Que reste-t-il du « tsar libérateur » ?

Les historiens ne jugent pas ce bilan de la même manière. Les historiens soviétiques minimisaient le rôle personnel du souverain, voyant dans les réformes la réponse inévitable à une crise du système. Les historiens occidentaux, eux, ont longtemps insisté sur la réalité de la volonté politique d’un tsar qui prend un risque considérable. Deux lectures se font face : celle d’une réforme inachevée, pleine de compromis, qui laisse intactes les structures autocratiques et la question agraire, et celle d’une rupture majeure, qui lance pour de bon la modernisation administrative, sociale et militaire de l’Empire.

Les deux ont des arguments. Le rachat de la terre a nourri une dette qui pèsera jusqu’en 1907. Le mir a conservé des paysans à l’écart du marché. Mais sans 1861, ni la justice moderne, ni les zemstvos, ni l’armée de conscription universelle, ni l’essor intellectuel des décennies suivantes ne s’expliquent. Le règne d’Alexandre II montre qu’un pouvoir absolu peut transformer une société en profondeur, et qu’il se trouve alors pris au piège de ce qu’il a déclenché : trop lent pour les uns, trop rapide pour les autres. Un monument, une dette, un attentat : voilà le résumé d’un règne, et l’une des clés pour comprendre la Russie qui entre, quelques années plus tard, dans l’ère des révolutions.