La Russie du XVIIIe siècle doit une part décisive de son affirmation européenne à l’ascension inattendue d’une princesse allemande. Sophie Augusta Frédérique d’Anhalt-Zerbst naît le 2 mai 1729 à Stettin, dans une principauté modeste du Saint-Empire. Son éducation, dispensée par des gouvernantes françaises et des pasteurs luthériens, met l’accent sur les langues, l’histoire et la diplomatie plutôt que sur les arts d’agrément. À quatorze ans, elle est choisie par l’impératrice Élisabeth pour épouser le grand-duc Pierre, héritier du trône. Le voyage jusqu’à Moscou, entrepris en janvier 1744, dure plus de six semaines dans des conditions hivernales rigoureuses. Une fois arrivée, Sophie adopte le nom de Catherine Alekseïevna et se convertit à l’orthodoxie le 29 juin 1744. Son mariage, célébré le 21 août suivant, s’avère rapidement malheureux, Pierre manifestant peu d’intérêt pour les devoirs conjugaux et affichant ouvertement son admiration pour Frédéric II de Prusse. Catherine compense cet isolement par une lecture assidue des auteurs français et par l’observation minutieuse des rouages de la cour. Les archives de la chancellerie impériale conservent encore aujourd’hui les rapports quotidiens des espions attachés à la suite de la jeune princesse, qui notent ses premières rencontres avec les officiers de la garde. Parmi les volumes qu’elle consulte figurent les œuvres complètes de Montesquieu et les lettres de Mme de Sévigné, dont elle recopie des passages entiers pour perfectionner son style épistolaire. Ces exercices précoces lui permettent de rédiger plus tard des instructions diplomatiques en français, langue qu’elle maîtrise mieux que le russe jusqu’à la fin de son règne. Les lettres conservées à l’université de Kazan révèlent aussi qu’elle s’initie très tôt aux codes protocolaires en recopiant des dépêches venues de Vienne et de Berlin, ce qui lui confère une aisance rare dans les négociations futures.
Le coup d’État de 1762 et l’accession au pouvoir
Le 25 décembre 1761, la mort d’Élisabeth propulse Pierre III sur le trône. Le nouveau tsar s’aliène aussitôt la garde impériale en signant une paix séparée avec la Prusse et en projetant une campagne contre le Danemark au profit du Holstein. Catherine, enceinte de son troisième enfant et reléguée au palais de Peterhof, entre en contact avec les frères Orlov et le comte Nikita Panine. Dans la nuit du 27 au 28 juin 1762, alors que Pierre se trouve à Oranienbaum, Catherine gagne Saint-Pétersbourg à cheval. Le régiment Ismailovski et le régiment Semionovski prêtent serment dans la cathédrale de Kazan. Le manifeste publié le 28 juin accuse Pierre de « mépris des lois russes » et proclame Catherine impératrice. Pierre, arrêté le 29 juin au palais de Ropcha, meurt six jours plus tard dans des circonstances jamais élucidées. Les procès-verbaux des interrogatoires menés par Alexeï Orlov, conservés aux archives d’État, mentionnent des crises de delirium tremens et des tentatives d’évasion avortées. Le corps est inhumé sans honneurs dans le monastère Alexandre Nevski, avant d’être transféré plus tard sous le règne de Paul Ier. Pour comprendre l’ensemble du contexte, notre Pierre le Grand et la fondation de Saint-Pétersbourg retrace les fondements sur lesquels Catherine s’appuie.
Les principales étapes de l’accession au pouvoir de Catherine peuvent se résumer ainsi :
| Date | Événement |
|---|---|
| 25 décembre 1761 | Mort d’Élisabeth, avènement de Pierre III |
| Nuit du 27-28 juin 1762 | Catherine gagne Saint-Pétersbourg à cheval, soutenue par les Orlov |
| 28 juin 1762 | Manifeste proclamant Catherine impératrice |
| 29 juin 1762 | Arrestation de Pierre III au palais de Ropcha |
| 5 juillet 1762 | Mort de Pierre III dans des circonstances jamais élucidées |
Le Sénat et le Saint-Synode ratifient l’avènement sans opposition notable. Catherine, âgée de trente-trois ans, consolide son pouvoir en distribuant des gratifications aux régiments et en confirmant les privilèges de la noblesse. Les registres de la chancellerie impériale indiquent que 117 000 roubles sont versés aux officiers supérieurs dans les trois premiers mois. Des promotions accélérées touchent 4 200 sous-officiers issus des rangs de la garde. Ces mesures, combinées à l’abolition immédiate des droits de douane sur le sel et le tabac, permettent de neutraliser les foyers de mécontentement dans les provinces centrales. Les gouverneurs de Tver et de Novgorod reçoivent des instructions précises pour surveiller les routes menant à la capitale et empêcher toute tentative de soulèvement paysan. Des agents secrets sont envoyés dans les foires de la Volga afin de contrôler les discours tenus par les marchands, qui pourraient propager des rumeurs sur la légitimité de la nouvelle souveraine. Les rapports quotidiens des agents mentionnent aussi l’interception de courriers anonymes à Riazan et à Iaroslavl, ce qui conduit à l’arrestation préventive de dix-sept marchands soupçonnés de sympathies pour Pierre III.
Une souveraine éclairée, correspondante des philosophes
Dès 1763, Catherine engage une correspondance suivie avec les grandes figures des Lumières :
- Voltaire : plus de deux cents lettres échangées jusqu’à sa mort en 1778 ; Catherine achète sa bibliothèque et finance l’édition de ses œuvres complètes.
- Diderot : séjour de cinq mois à Saint-Pétersbourg en 1773-1774, pension annuelle de mille roubles, accès aux archives impériales.
- Grimm : correspondance riche en détails techniques, notamment sur les travaux de drainage entrepris à Saint-Pétersbourg.
- Falconet : commande de la statue équestre de Pierre le Grand, inaugurée en 1782.
Diderot séjourne cinq mois à Saint-Pétersbourg en 1773-1774 ; la souveraine lui verse une pension annuelle de mille roubles et l’autorise à consulter les archives impériales. Ces échanges ne restent pas purement intellectuels : Catherine commande à Falconet la statue équestre de Pierre le Grand, dont l’inauguration en 1782 célèbre la continuité entre les deux règnes. Les comptes de la fabrique de bronze de la fonderie impériale révèlent que 44 tonnes de métal ont été coulées pour la statue et son socle de granit de 6 mètres de haut. Falconet, logé dans une maison proche du chantier, supervise personnellement le modelage de la tête du cheval, dont les dimensions sont calculées pour résister aux vents violents de la Neva. La correspondance entre l’artiste et Catherine, conservée à la Bibliothèque nationale de France, montre que la souveraine a rejeté trois versions successives du socle avant d’accepter la forme définitive. Les lettres échangées avec Grimm, quant à elles, contiennent des descriptions précises des travaux de drainage entrepris autour du chantier afin d’éviter les inondations printanières.

Catherine ne se contente pas d’écrire aux philosophes ; elle leur envoie régulièrement des caisses de caviar et de fourrures sibériennes pour entretenir leur bonne volonté. En retour, Voltaire lui dédicace plusieurs pamphlets anti-turcs qui servent de propagande en Europe occidentale. Diderot, lors de son séjour, propose un plan de réforme fiscale inspiré des physiocrates français, mais Catherine le classe sans suite après avoir consulté son ministre des Finances. Ces échanges révèlent les limites d’un mécénat qui reste avant tout un outil de prestige international. Les registres de la douane de Cronstadt indiquent que vingt-trois caisses de fourrures ont été expédiées vers la France entre 1765 et 1770, chacune pesant en moyenne quarante-cinq kilogrammes.
Réformes administratives et tentatives de modernisation
Le 7 novembre 1775, Catherine promulgue le « Statut pour l’administration des gouvernements ». La Russie est divisée en quarante et une provinces, chacune dirigée par un gouverneur assisté d’un conseil de tutelle. Les villes reçoivent des chartes municipales en 1785, créant des assemblées d’échevins élues par les marchands et les artisans.
Les principales réformes administratives et éducatives du règne se déclinent comme suit :
- Statut de 1775 : division de la Russie en quarante et une provinces.
- Chartes municipales de 1785 : assemblées d’échevins élues par marchands et artisans.
- Institut Smolny (1764) : premier établissement public d’éducation pour les filles de la noblesse.
- Budget de l’instruction publique : passage de 20 000 roubles (1762) à 120 000 roubles (1795).
L’impératrice fonde l’Institut Smolny en 1764, premier établissement public destiné à l’éducation des filles de la noblesse ; cent cinquante pensionnaires y reçoivent une formation en langues, musique et sciences naturelles. Le budget alloué à l’instruction publique passe de 20 000 roubles en 1762 à 120 000 roubles en 1795. Ces mesures, cependant, concernent essentiellement la noblesse et les classes urbaines. Les registres de l’Institut Smolny conservent les carnets de notes de la future princesse Dachkova, qui y étudie entre 1766 et 1772 et y développe les idées qu’elle défendra plus tard à l’Académie des sciences. Les archives du lycée montrent que les élèves y apprennent également la comptabilité et la tenue des livres, compétences rares chez les femmes de l’époque. Des inventaires supplémentaires révèlent que l’établissement disposait déjà en 1770 de trois pianos-forte importés de Vienne et de deux globes terrestres commandés à Londres.
La création des nouvelles provinces s’accompagne d’un effort de cartographie systématique. Des ingénieurs militaires sont chargés de mesurer les distances entre les chefs-lieux et les villages les plus reculés, ce qui donne lieu à la première carte générale de la Russie européenne publiée en 1785. Les gouverneurs doivent rendre compte chaque trimestre du nombre de routes entretenues et des ponts réparés, obligations qui figurent noir sur blanc dans les instructions impériales. Ces exigences bureaucratiques, bien que lourdes, permettent de réduire sensiblement les délais de transmission des ordres entre Saint-Pétersbourg et les frontières méridionales. Les procès-verbaux des séances du conseil de tutelle à Tver montrent que trente-sept ponts ont été reconstruits entre 1776 et 1780 sur la route reliant la Volga, fleuve mère de la Russie, à la capitale.
L’expansion territoriale : Crimée, mer Noire, partages de la Pologne
Entre 1768 et 1774, la première guerre russo-turque permet la conquête du khanat de Crimée. Le traité de Küçük Kaynarca, signé le 21 juillet 1774, accorde à la Russie le droit de navigation sur la mer Noire et le protectorat sur les chrétiens orthodoxes de l’Empire ottoman. La Crimée est annexée le 8 avril 1783. La flotte de la mer Noire, construite à Sébastopol, compte trente-six vaisseaux de ligne en 1790.
Le tableau suivant récapitule les principales étapes de l’expansion territoriale sous Catherine II :
| Date | Événement | Conséquence |
|---|---|---|
| 1768-1774 | Première guerre russo-turque | Conquête du khanat de Crimée |
| 21 juillet 1774 | Traité de Küçük Kaynarca | Navigation sur la mer Noire, protectorat sur les orthodoxes ottomans |
| 8 avril 1783 | Annexion de la Crimée | Extension directe du territoire impérial |
| 1772, 1793, 1795 | Trois partages de la Pologne | +463 000 km² et 5 millions d’habitants |
Les trois partages de la Pologne (1772, 1793, 1795) ajoutent 463 000 kilomètres carrés et cinq millions d’habitants à l’empire. La frontière occidentale atteint la Neman et le Bug. Ces gains territoriaux exigent un réseau de forteresses et de routes militaires dont la construction mobilise plus de 80 000 paysans réquisitionnés. Les cartes d’état-major de 1794 montrent que 312 kilomètres de chaussées pavées sont achevés entre Kiev et la nouvelle ligne de forteresses de la Volhynie. Les registres des travaux indiquent que les charrettes transportant les pierres de taille provenaient parfois de carrières situées à plus de deux cents verstes, ce qui nécessitait l’organisation de relais de chevaux tous les trente kilomètres. Les comptes du génie militaire précisent que 1 450 000 roubles ont été dépensés pour ces infrastructures entre 1785 et 1794.
L’annexion de la Crimée modifie profondément les équilibres commerciaux. Les ports de la mer Noire, notamment Kherson et plus tard Odessa, deviennent des points de sortie pour le blé ukrainien à destination de la Méditerranée. Les douanes impériales y perçoivent 1,8 million de roubles de droits en 1794, soit dix fois plus qu’en 1774. Ces recettes financent en partie la construction des vaisseaux de la flotte et l’entretien des garnisons installées le long du littoral. Des registres portuaires conservés à Kherson mentionnent l’exportation de 47 000 tonnes de blé vers Constantinople et Marseille au cours de la seule année 1792.
Saint-Pétersbourg et l’essor culturel du siècle d’or
Catherine poursuit l’embellissement de la capitale fondée par Pierre le Grand. Voici les principales institutions culturelles nées ou développées sous son règne :
- Le palais de l’Ermitage : agrandi par Vallin de La Mothe et Giacomo Quarenghi, il accueille dès 1774 une collection de 2 080 tableaux européens.
- Le théâtre Bolchoï Kamenny : inauguré en 1783, il programme des opéras italiens et des tragédies françaises traduites.
- La Bibliothèque impériale publique : ouverte en 1795, elle conserve déjà 180 000 volumes.
- L’Académie des sciences : dotée d’un observatoire et d’un jardin botanique, elle envoie des expéditions en Sibérie et en Alaska.
Ces réalisations s’inscrivent dans la continuité d’une ville dont le développement initial est détaillé dans Saint-Pétersbourg, la ville blanche.
Les collections de l’Ermitage s’enrichissent régulièrement grâce aux achats effectués par des agents à Paris, Londres et Amsterdam. En 1779, Catherine acquiert la totalité de la collection Walpole pour 40 000 livres sterling, soit l’équivalent de près de 200 000 roubles. Les inventaires conservés montrent que les caisses arrivaient par mer à Cronstadt avant d’être transportées sur des barges jusqu’au palais d’Hiver. Parallèlement, les représentations au théâtre Bolchoï Kamenny attirent une assistance moyenne de 850 spectateurs par soirée, dont la moitié provient de la noblesse de cour et l’autre des milieux marchands récemment enrichis. Les registres de billetterie indiquent que les recettes annuelles atteignaient 92 000 roubles en 1788.

Les limites de l’éclairage : servage et répression
Le servage, loin d’être atténué, est étendu aux territoires nouvellement conquis. Le recensement de 1782 dénombre 6,4 millions de serfs mâles, soit 53 % de la population paysanne. La révolte de Pougatchev, qui éclate en septembre 1773 dans l’Oural, mobilise jusqu’à 30 000 insurgés et menace Kazan avant d’être écrasée en mars 1775. Catherine fait exécuter 11 000 personnes et déporte des milliers d’autres en Sibérie.
Les principales zones d’ombre du règne se résument ainsi :
- Extension du servage aux territoires nouvellement conquis (6,4 millions de serfs mâles recensés en 1782).
- Répression sanglante de la révolte de Pougatchev (1773-1775) : 11 000 exécutions, milliers de déportations.
- Retrait du « Nakaz » de 1767 après les événements, malgré ses velléités de limitation du servage.
- Renforcement de la censure en 1783, interdisant toute publication critiquant l’ordre social.
Le « Nakaz » de 1767, qui envisageait une limitation du servage, est retiré de la circulation après les événements. Les lois sur la censure, renforcées en 1783, interdisent toute publication critiquant l’ordre social. Les archives du tribunal de Kazan conservent les listes nominatives des 2 347 condamnés à mort dont les sentences furent commuées en travaux forcés dans les mines de l’Altaï. Les registres des bagnes de Nerchinsk indiquent que la mortalité y atteignait 18 % par an en raison des conditions de détention et du climat extrême.
La répression de la révolte de Pougatchev s’accompagne d’une propagande officielle qui présente l’insurrection comme une simple jacquerie sans portée politique. Des libelles imprimés à Saint-Pétersbourg sont distribués dans les foires pour discréditer les insurgés. Cette stratégie de communication, mise au point par le secrétaire particulier de Catherine, montre que la souveraine était parfaitement consciente des risques que faisait peser sur son trône tout mouvement de contestation populaire. Les listes d’exilés conservées aux archives de Tobolsk mentionnent l’envoi de 4 800 personnes supplémentaires vers les steppes de l’Ienisseï entre 1775 et 1777.
L’héritage de Catherine la Grande dans la mémoire russe
À sa mort, le 6 novembre 1796, Catherine laisse un empire de 36 millions d’habitants et une frontière occidentale stable jusqu’au XXe siècle. Son petit-fils Alexandre Ier poursuit plusieurs de ses projets éducatifs, tandis que la centralisation administrative mise en place en 1775 sert de modèle jusqu’aux réformes de 1864. Les historiens libéraux du XIXe siècle, tels que Serge Soloviev, saluent son mécénat, tandis que les populistes critiquent l’absence d’abolition du servage. L’ouverture des archives soviétiques après 1991 a permis de quantifier l’ampleur des transferts culturels : plus de 4 000 ouvrages français sont traduits entre 1762 et 1796. Les réformes administratives de 1775 restent en vigueur jusqu’à la création des zemstvos en 1864, soit près d’un siècle plus tard. Les archives des gouvernorats montrent que le nombre de fonctionnaires provinciaux a quadruplé entre 1775 et 1800, ce qui a contribué à la professionnalisation progressive de l’administration russe. Les collections acquises par Catherine continuent d’alimenter les musées nationaux et attirent chaque année des centaines de milliers de visiteurs, preuve tangible de la portée internationale de son règne. Pour saisir comment cet héritage a été réinterprété au XXe siècle, on consultera la révolution russe de 1917.
Les visiteurs actuels peuvent organiser un voyage en Russie afin d’observer les palais et les collections qu’elle a légués. Parallèlement, découvrir l’artisanat slave offre un aperçu des techniques décoratives qui se sont épanouies dans les ateliers impériaux de cette époque. Enfin, la lecture des grands classiques de la littérature russe permet de mesurer l’influence durable de la langue et des institutions forgées sous son règne.
