Dans le cadre de notre exploration des grands tournants de l’histoire, nous avons le privilège de nous entretenir avec le Dr. Mikhaïl Ossorguine, un historien éminent basé à Paris, spécialiste reconnu de la Russie impériale et soviétique. Fort de ses 22 années d’expérience, le Dr. Ossorguine est une autorité sur la chute des Romanov, les révolutions de février et octobre 1917, ainsi que les premières années tumultueuses du régime soviétique. Élodie Fabron, notre journaliste, l’interroge aujourd’hui pour décrypter cette année charnière qui a non seulement redessiné la carte de la Russie, mais a aussi profondément influencé le cours du XXe siècle.

Février et Octobre : deux révolutions distinctes

Élodie Fabron : Dr. Ossorguine, commençons par la base. La révolution russe de 1917 est souvent présentée comme un événement unique, mais l’on parle en réalité de deux révolutions distinctes. Pouvez-vous nous expliquer la différence fondamentale entre la Révolution de Février et la Révolution d’Octobre ?


Dr. Mikhaïl Ossorguine : C’est un point souvent mal compris, en effet, et il est crucial de les distinguer pour saisir la complexité de cette année-là. La Révolution de Février, qui a eu lieu en mars selon le calendrier grégorien que nous utilisons aujourd’hui, fut avant tout une révolution spontanée, populaire et sans véritable direction politique initiale. Elle a éclaté dans la capitale, Petrograd, principalement à cause de l’exaspération généralisée face aux pénuries alimentaires, à la gestion catastrophique de la Première Guerre mondiale, et à l’incompétence du régime tsariste. Des grèves ouvrières massives, notamment celles des usines Poutilov, se sont transformées en manifestations de rue, rapidement rejointes par les garnisons militaires qui refusèrent de tirer sur la foule. L’ampleur du mouvement a été telle que le tsar Nicolas II a été contraint d’abdiquer le 2 mars 1917. Cette révolution a mis fin à plus de trois siècles de dynastie Romanov et a vu l’émergence d’un double pouvoir : le Gouvernement Provisoire, composé de figures libérales et modérées cherchant à établir une république parlementaire, et le Soviet des Députés Ouvriers et Soldats de Petrograd, représentant les masses populaires et les militaires.

La Révolution d’Octobre, en revanche, est une tout autre affaire. Elle fut un coup d’État minutieusement planifié et exécuté par le parti bolchevique, sous la direction de Lénine et Trotski. Profitant de la faiblesse du Gouvernement Provisoire, de son incapacité à résoudre les problèmes fondamentaux (la guerre, la réforme agraire, les pénuries) et de la montée en puissance de leur slogan “Tout le pouvoir aux Soviets !”, les bolcheviques ont orchestré la prise des points stratégiques de Petrograd dans la nuit du 24 au 25 octobre (6-7 novembre grégorien). Ils ont renversé le Gouvernement Provisoire presque sans effusion de sang dans la capitale, symbolisé par la prise du Palais d’Hiver. Il ne s’agissait plus d’une révolte populaire spontanée, mais d’une insurrection armée menée par une avant-garde politique déterminée à établir un régime socialiste. C’est une différence fondamentale d’origine, de nature et d’objectifs.


Les racines de la fragilité du régime tsariste

Élodie Fabron : Vous mentionnez la faiblesse du régime tsariste. Quelles étaient les causes profondes de cette fragilité qui a conduit à l’effondrement d’une monarchie vieille de plus de 300 ans ?


Dr. Mikhaïl Ossorguine : Si l’on regarde les archives, la fragilité du régime tsariste ne date pas de 1917, mais s’est aggravée sur plusieurs décennies. Premièrement, il y avait un archaïsme structurel. La Russie était encore majoritairement une société agraire, avec une paysannerie immense qui vivait dans des conditions souvent misérables, malgré l’abolition du servage en 1861. Les réformes agraires tardives et partielles n’avaient pas résolu la question de la terre, source constante de mécontentement. Deuxièmement, l’autocratie tsariste refusait toute concession significative en matière de libertés politiques. Malgré la création d’une Douma (parlement) après la révolution de 1905, son pouvoir était constamment limité et ses prérogatives bafouées par Nicolas II, qui croyait fermement en son droit divin à régner sans partage. Cette rigidité politique a empêché l’émergence d’institutions capables d’absorber les tensions sociales et de moderniser l’État.

Ensuite, nous avons la question de l’industrialisation rapide, mais déséquilibrée. Elle a créé une classe ouvrière concentrée dans de grandes villes comme Petrograd (l’actuelle Saint-Pétersbourg, berceau des tsars), vivant dans des conditions déplorables et hautement inflammable socialement. Ces ouvriers, souvent d’anciens paysans déracinés, étaient réceptifs aux idées révolutionnaires. Enfin, la personnalité de Nicolas II lui-même a joué un rôle délétère. Il était un homme bien intentionné mais faible, indécis, facilement influençable, notamment par son épouse Alexandra et le mystérieux Raspoutine. Sa gestion de la Première Guerre mondiale, qu’il a en partie menée personnellement à partir de 1915, a été désastreuse, entraînant des défaites humiliantes, des pertes humaines colossales — plus de 1,7 million de morts et 5 millions de blessés ou prisonniers pour la Russie — et une désorganisation économique totale. La confiance du peuple, de l’armée et même de l’aristocratie envers la monarchie s’est érodée de manière irréversible.


La Première Guerre mondiale, catalyseur de la chute

Élodie Fabron : La Première Guerre mondiale est donc un facteur déterminant. Comment a-t-elle spécifiquement accéléré la chute du régime et créé un terreau fertile pour les mouvements révolutionnaires ?


Dr. Mikhaïl Ossorguine : La Première Guerre mondiale fut sans conteste le catalyseur ultime, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Avant 1914, le régime tsariste, bien que fragile, parvenait encore à se maintenir. La guerre a mis en lumière et exacerbé toutes les faiblesses structurelles du pays. Sur le plan militaire, l’armée russe, malgré sa taille, était mal équipée, mal commandée et souffrait d’un moral en berne. Les défaites successives, comme Tannenberg en 1914 ou le Grand Retrait de 1915, ont coûté des millions de vies et ont complètement démoralisé les troupes. Les soldats, souvent des paysans enrôlés de force, ne comprenaient plus pourquoi ils se battaient, et la fraternisation avec l’ennemi était courante. L’idée de la paix à tout prix est devenue un cri de ralliement.

Sur le front intérieur, l’économie russe n’était absolument pas préparée à un conflit d’une telle ampleur. La production industrielle était détournée vers l’effort de guerre, créant des pénuries chroniques de biens de consommation et, plus grave encore, de nourriture dans les villes. Les transports, déjà déficients, s’effondrèrent sous la pression, empêchant l’acheminement des vivres. Les prix montaient en flèche, tandis que les salaires stagnaient, provoquant une inflation galopante et une paupérisation rapide de la population urbaine. Prenons un exemple concret : en 1916, le prix du pain à Petrograd avait augmenté de 500% par rapport à 1914. Les files d’attente devant les boulangeries étaient interminables et devenaient des foyers de mécontentement et d’agitation révolutionnaire. La guerre a non seulement épuisé les ressources matérielles et humaines de la Russie, mais elle a aussi détruit la légitimité du pouvoir en place, perçu comme incapable d’assurer la survie même de ses citoyens. Il est essentiel de comprendre cette dynamique pour saisir pourquoi la révolution est devenue inévitable.


Le double pouvoir et l’ascension de Lénine

Élodie Fabron : Après l’abdication du tsar, un double pouvoir s’est mis en place. Comment fonctionnait cette dualité entre le Gouvernement Provisoire et le Soviet de Petrograd, et pourquoi n’a-t-elle pas réussi à stabiliser la situation ?


Dr. Mikhaïl Ossorguine : Le double pouvoir, ou dvoevlastie, est une caractéristique unique et cruciale de la période de février à octobre 1917. D’un côté, nous avions le Gouvernement Provisoire, initialement dominé par les libéraux du Parti Constitutionnel-Démocrate (KD) comme le Prince Lvov, puis par des socialistes modérés comme Kerenski. Ce gouvernement aspirait à établir une démocratie parlementaire à l’occidentale, à poursuivre la guerre aux côtés des Alliés et à organiser des élections pour une Assemblée Constituante qui déciderait du futur régime de la Russie. C’était un gouvernement légaliste, mais qui manquait cruellement de légitimité populaire directe.

De l’autre côté, le Soviet des Députés Ouvriers et Soldats de Petrograd était une assemblée élue par les ouvriers et les soldats de la capitale. Il représentait les aspirations des masses populaires : paix immédiate, réforme agraire radicale, contrôle ouvrier sur les usines. Le Soviet, bien que n’ayant pas initialement cherché à prendre le pouvoir, exerçait une influence considérable grâce à son contrôle sur les troupes de la garnison de Petrograd et les réseaux de communication. Son “Ordre n°1” du 1er mars 1917, par exemple, stipulait que les ordres du Gouvernement Provisoire n’étaient valables que s’ils étaient approuvés par le Soviet, sapant d’emblée l’autorité du gouvernement.

Manifestation à Petrograd en 1917

Cette dualité était intrinsèquement instable. Le Gouvernement Provisoire voulait continuer la guerre, tandis que le Soviet, sous l’influence croissante des bolcheviques, exigeait la paix. Le gouvernement souhaitait des réformes graduelles, le Soviet des changements immédiats et profonds. Les deux institutions se méfiaient l’une de l’autre, se paralysant mutuellement. Le Gouvernement Provisoire n’a jamais réussi à imposer son autorité sur l’ensemble du pays et n’a pas répondu aux attentes pressantes de la population, notamment en matière de paix et de terre. Cette incapacité à gouverner efficacement a créé un vide de pouvoir que les bolcheviques, avec leur programme clair et radical, ont su exploiter. Nombre de familles qui ont refusé ce basculement ont fini par quitter le pays, formant la diaspora russe en France dès cette période. Pour ceux qui s’intéressent à l’histoire et la culture russes au Cercle Pouchkine, cette période est un exemple fascinant de l’interaction complexe entre les élites et les masses.


Élodie Fabron : L’arrivée de Lénine en avril 1917 est souvent présentée comme un tournant majeur. Quel a été son rôle précis et comment a-t-il réussi à imposer sa vision radicale au sein du parti bolchevique et, plus largement, dans la société russe ?


Dr. Mikhaïl Ossorguine : L’arrivée de Lénine à Petrograd le 3 avril 1917, après son voyage en train scellé à travers l’Allemagne, fut effectivement un moment décisif. Si l’on regarde les archives, à son retour, le parti bolchevique était encore une force minoritaire et divisée, avec une ligne politique relativement modérée, envisageant un soutien conditionnel au Gouvernement Provisoire. Lénine, lui, avait une vision tout autre et radicale, qu’il a exposée dans ses fameuses “Thèses d’Avril”. Il y appelait à la rupture totale avec le Gouvernement Provisoire, à la fin immédiate de la guerre, à la confiscation des terres et à la remise de “Tout le pouvoir aux Soviets”. C’était une position audacieuse, même pour de nombreux bolcheviques, qui la jugeaient prématurée ou utopique.

Cependant, Lénine possédait une volonté de fer, une capacité d’analyse politique hors pair et une éloquence redoutable. Il a inlassablement argumenté, convaincu et rallié les membres de son parti à sa cause. Il a su percevoir que la situation était mûre pour une révolution socialiste, que les masses étaient fatiguées de l’attentisme et réclamaient des solutions radicales. Son génie a été de simplifier des concepts complexes en slogans percutants et facilement compréhensibles par le peuple : “La paix, le pain, la terre”, “Tout le pouvoir aux Soviets”.

Il a également bénéficié des erreurs du Gouvernement Provisoire, notamment sa décision de lancer une nouvelle offensive militaire en juin 1917, qui fut un échec sanglant et discrédita encore plus les modérés. La tentative de coup d’État du général Kornilov en août 1917, visant à restaurer l’ordre militaire, a paradoxalement renforcé les bolcheviques, perçus comme les seuls défenseurs des acquis révolutionnaires face à la réaction. Lénine a capitalisé sur cette dynamique, transformant un parti minoritaire en la force motrice capable de prendre le pouvoir. Son retour a donné au mouvement bolchevique l’impulsion idéologique et la direction stratégique dont il avait besoin pour transformer l’agitation populaire en une révolution organisée.


La prise du pouvoir bolchevique et ses premières mesures

Élodie Fabron : La Révolution d’Octobre est souvent présentée comme un coup d’État. Était-ce une insurrection populaire ou une prise de pouvoir planifiée par une élite bolchevique ?


Dr. Mikhaïl Ossorguine : C’est une question qui a fait l’objet de vifs débats historiographiques pendant des décennies. Si l’on regarde les archives, il est clair que la Révolution d’Octobre n’était pas une insurrection populaire spontanée comme celle de Février. C’était une prise de pouvoir planifiée et exécutée par le Comité militaire révolutionnaire du Soviet de Petrograd, dominé par les bolcheviques. Lénine et Trotski en étaient les architectes principaux. Ils ont mobilisé les gardes rouges (milices ouvrières armées), les marins de Kronstadt et les soldats russes fidèles aux bolcheviques. Le nombre de participants directs à l’action militaire était relativement faible, quelques dizaines de milliers tout au plus. La prise des points stratégiques de Petrograd – gares, ponts, centraux téléphoniques, poste, Banque d’État – s’est déroulée avec une efficacité remarquable et, dans l’ensemble, avec très peu de résistance et d’effusion de sang dans la capitale elle-même. La population de Petrograd, en grande partie, est restée passive ou indifférente.

Cependant, il serait réducteur de la qualifier de simple coup d’État sans aucun soutien populaire. Les bolcheviques avaient gagné une influence considérable au sein des Soviets, des comités d’usines et de l’armée durant l’été et l’automne 1917. Leurs slogans de “Paix, Terre, Pain” et de “Tout le pouvoir aux Soviets” résonnaient avec les aspirations profondes des ouvriers, des paysans et des soldats, déçus par l’incapacité du Gouvernement Provisoire à résoudre leurs problèmes. La légitimité des bolcheviques venait donc moins d’une participation massive à l’insurrection elle-même que d’un soutien politique et idéologique croissant dans les semaines et les mois précédant Octobre. Ils ont agi au nom des Soviets, et le Congrès panrusse des Soviets, réuni au moment de l’insurrection, a entériné la prise du pouvoir, bien que les représentants des partis socialistes modérés aient quitté la salle en signe de protestation. C’est cette combinaison d’une planification stratégique et d’un soutien populaire, même passif, qui rend l’événement si complexe.

Portrait d'archive de la période révolutionnaire russe


Élodie Fabron : Quelles ont été les premières mesures prises par le nouveau gouvernement bolchevique, et comment ont-elles jeté les bases du futur État soviétique ?


Dr. Mikhaïl Ossorguine : Les premières mesures prises par le gouvernement bolchevique, connu sous le nom de Conseil des Commissaires du Peuple (Sovnarkom), ont été fulgurantes et ont posé les fondations idéologiques et pratiques de l’État soviétique. Dès le lendemain de l’insurrection, le 26 octobre 1917 (8 novembre grégorien), Lénine a présenté deux décrets fondamentaux au Congrès des Soviets : le Décret sur la Paix et le Décret sur la Terre. Le Décret sur la Paix appelait à une paix immédiate et juste, sans annexions ni indemnités, et proposait un armistice à tous les belligérants. C’était une réponse directe à l’aspiration populaire à la fin de la guerre et un défi aux puissances impérialistes.

Le Décret sur la Terre abolissait la propriété privée de la terre, nationalisait toutes les terres et les distribuait aux paysans pour une jouissance égalitaire. Cette mesure, bien que reprenant des revendications des socialistes-révolutionnaires, a rallié une grande partie de la paysannerie aux bolcheviques, au moins temporairement. D’autres décrets ont suivi rapidement : l’abolition des privilèges de classe et des titres nobiliaires, la nationalisation des banques, le contrôle ouvrier sur les usines, et la séparation de l’Église et de l’État. C’était une rupture radicale avec l’ancien régime et même avec les projets du Gouvernement Provisoire.

Ces mesures visaient à légitimer le nouveau pouvoir, à répondre aux attentes immédiates des masses et à détruire les bases de l’ancienne société. Elles ont également marqué le début d’une centralisation du pouvoir et d’une ingérence croissante de l’État dans tous les aspects de la vie économique et sociale. Le nouveau régime s’est rapidement doté d’instruments de répression, comme la Tcheka (police politique) en décembre 1917, pour consolider son autorité face à l’opposition. C’est à partir de ces premiers pas que s’est construit un système qui allait marquer l’histoire de la Russie pour les sept décennies suivantes. La fin de l’alliance franco-russe et ses racines historiques est également une conséquence directe de ces décisions de paix séparée.


Guerre civile, société et héritage de 1917

Élodie Fabron : La période qui a suivi Octobre 1917 a été marquée par une guerre civile dévastatrice. Quelles en ont été les principales factions et les conséquences à long terme pour la Russie ?


Dr. Mikhaïl Ossorguine : La Guerre civile russe, qui a éclaté dès la fin de 1917 et a duré jusqu’en 1922, fut une période d’une brutalité inouïe et d’une complexité extrême. Elle opposait principalement les “Rouges” – les bolcheviques et leurs partisans – aux “Blancs” – une coalition hétéroclite d’officiers tsaristes, de monarchistes, de libéraux, de socialistes-révolutionnaires et de propriétaires terriens, souvent soutenus par les puissances étrangères (France, Royaume-Uni, États-Unis, Japon) qui craignaient la contagion révolutionnaire et voulaient renverser le régime bolchevique. Mais il y avait aussi les “Verts”, des armées paysannes autonomes qui se battaient contre les deux camps, et diverses nationalités cherchant leur indépendance.

Les conséquences de cette guerre civile furent absolument catastrophiques. On estime que le conflit a fait entre 7 et 12 millions de morts, principalement des civils victimes de la famine, des épidémies (comme le typhus) et des massacres perpétrés par toutes les factions. L’économie russe fut dévastée : la production industrielle chuta à un dixième de son niveau d’avant-guerre, et la production agricole s’effondra, notamment à cause du “communisme de guerre” qui imposait des réquisitions forcées. Des régions entières furent réduites à la famine, comme celle de la Volga en 1921.

Sur le plan politique et social, la Guerre civile a radicalisé le régime bolchevique, le poussant à la terreur de masse (la “Terreur Rouge”) pour écraser toute opposition. Elle a militarisé la société et l’administration, et a renforcé le caractère autoritaire et centralisé du pouvoir bolchevique. C’est durant cette période que le parti unique est devenu la norme et que toute forme de pluralisme politique a été étouffée. Les bolcheviques ont fini par l’emporter grâce à l’organisation de l’Armée Rouge par Trotski, à leur contrôle des régions centrales et des infrastructures, et aux divisions internes des Blancs. Mais la victoire fut acquise au prix d’une société exsangue, d’une économie en ruines et d’un régime profondément marqué par la violence et la méfiance, jetant les bases d’un État totalitaire.


Élodie Fabron : Au-delà des faits politiques et militaires, quel a été l’impact sur la société russe elle-même ? Comment la vie quotidienne des Russes a-t-elle été transformée par ces événements ?


Dr. Mikhaïl Ossorguine : L’impact sur la société russe fut absolument colossal et irréversible. La vie quotidienne a été bouleversée à tous les niveaux. Premièrement, la structure sociale a été complètement désintégrée. L’ancienne aristocratie, la bourgeoisie et le clergé ont été dépossédés, persécutés et souvent massacrés. Des millions de personnes ont fui le pays vers l’Europe, l’Asie et l’Amérique. La paysannerie, qui représentait l’immense majorité de la population, a vu ses conditions de vie alterner entre l’espoir de la réforme agraire et la brutalité des réquisitions et des famines.

Les villes ont connu des pénuries chroniques, des famines, et une désorganisation totale des services. Les populations urbaines ont souvent dû retourner à la campagne pour survivre, inversant les tendances d’urbanisation du début du siècle. La culture et l’éducation ont été profondément transformées, avec une campagne d’alphabétisation massive et l’émergence d’une nouvelle culture prolétarienne, mais aussi avec la censure et la répression de toute forme d’expression non conforme à l’idéologie officielle. Les valeurs traditionnelles, notamment religieuses, ont été attaquées, bien que l’Église orthodoxe russe à travers les siècles ait montré une résilience étonnante malgré la persécution.

La famille elle-même a été affectée, avec des tentatives initiales des bolcheviques de “libérer” la femme et de socialiser l’éducation des enfants, avant un retour à des valeurs plus conservatrices. La violence est devenue une part intégrante de la vie quotidienne, avec la militarisation de la société, l’omniprésence de la police politique et la culture de la délation. En somme, la révolution n’a pas seulement changé le gouvernement, elle a déraciné et refaçonné l’identité même du peuple russe, laissant des cicatrices profondes qui ont marqué des générations.


Élodie Fabron : Quelles figures, au-delà de Lénine, Trotski et Kerenski, ont joué un rôle clé dans cette année 1917, et dont l’influence est souvent sous-estimée ?


Dr. Mikhaïl Ossorguine : C’est une excellente question, car l’histoire est souvent trop centrée sur les grandes figures, occultant le rôle de personnalités moins connues mais tout aussi influentes. Prenons un exemple concret : Alexandra Kollontaï. Elle fut l’une des rares femmes bolcheviques à occuper des postes de responsabilité, notamment comme commissaire du peuple à l’Assistance publique. Elle était une ardente défenseuse des droits des femmes, théorisant le féminisme socialiste et jouant un rôle majeur dans la légalisation de l’avortement, du divorce et la création de services sociaux pour les femmes. Son influence sur les politiques sociales des premières années soviétiques est souvent sous-estimée.

On peut également citer Iakov Sverdlov, qui fut le premier président du Comité exécutif central panrusse, l’équivalent du chef de l’État. C’était un organisateur hors pair, l’architecte de la machine du parti bolchevique, et sans lui, la prise de pouvoir et la consolidation du régime auraient été bien plus difficiles. Il est souvent éclipsé par Lénine et Trotski, mais son travail administratif et organisationnel fut vital.

Un autre exemple est Lavr Kornilov, le général qui tenta un coup d’État en août 1917. Bien qu’il ait échoué, son action a eu des conséquences paradoxales : elle a discrédité le Gouvernement Provisoire, a armé les bolcheviques (qui ont été chargés de défendre Petrograd contre lui) et a ainsi accéléré leur ascension. Son rôle, bien que celui d’un adversaire, fut donc indirectement déterminant. Il y a aussi des figures moins connues du Soviet de Petrograd, comme Tchkheïdze ou Tsereteli, des mencheviks qui ont tenté de maintenir une ligne modérée et une démocratie socialiste, mais qui furent emportés par la radicalisation des événements. Comprendre les grandes personnalités de l’histoire russe demande d’aller au-delà des icônes pour saisir la complexité des acteurs.


Élodie Fabron : Quel héritage durable la Révolution de 1917 a-t-elle laissé à la Russie et au monde ?


Dr. Mikhaïl Ossorguine : L’héritage de la R