Pouchkine, père de la littérature russe

Alexandre Sergueïevitch Pouchkine (1799-1837) est la figure tutélaire de toute la culture russe. Né à Moscou dans une famille noble, descendant d’un général africain d’Abraham Hanibal (filleul de Pierre le Grand), il manifeste dès l’enfance un génie poétique hors du commun. À 15 ans, ses vers suscitent déjà l’admiration du vieux Derjavine, le maître de la poésie russe du XVIIIe siècle.

Son œuvre embrasse tous les genres : poésie lyrique et épique, roman en vers (Eugène Onéguine), contes en vers (Rouslan et Ludmila, Le Tsar Saltan), drames historiques (Boris Godounov), romans en prose (La Dame de Pique, La Fille du capitaine). Ce qui fait la singularité de Pouchkine dans l’histoire littéraire russe, c’est d’avoir fondé la langue littéraire moderne : avant lui, les aristocrates russes correspondaient en français et méprisaient leur propre langue. Il a démontré que le russe était capable de la même élégance, de la même précision et de la même profondeur que le français ou l’allemand.

Exilé par le tsar Alexandre Ier pour ses poèmes libéraux, puis soumis à la censure impériale tout au long de sa vie, Pouchkine mourut à 37 ans des suites d’un duel pour l’honneur de son épouse, la beauté Nathalie Gontcharova, qui avait des admirateurs à la cour. Sa mort prématurée consacra sa légende. Dostoïevski disait de lui : « C’est notre tout ». Pour les Russes, Pouchkine est ce que Shakespeare est pour les Anglais ou Goethe pour les Allemands — le génie national par excellence.

Pour mesurer la stature littéraire du poète, l’entretien Pouchkine, Shakespeare russe : stature littéraire publié par le Cercle Pouchkine met en perspective son rôle fondateur dans la langue russe moderne et son rayonnement comparé aux grandes figures littéraires occidentales.

La trinité littéraire : Tolstoï, Dostoïevski et Tchekhov

Si Pouchkine est le fondateur, la seconde moitié du XIXe siècle a produit une constellation littéraire sans équivalent dans l’histoire mondiale.

Léon Tolstoï (1828-1910) est l’auteur des deux plus grands romans de la littérature universelle : Guerre et Paix (1869), fresque épique de l’invasion napoléonienne de la Russie suivant des dizaines de personnages sur quinze ans, et Anna Karénine (1878), tragédie de l’amour adultère et de la liberté féminine dans la haute société russe. Aristocrate terrien de Iasnaïa Poliana, Tolstoï fut aussi un penseur moral et social radical : sa doctrine de la non-violence, sa critique du pouvoir et de l’Église, son idéal d’une vie simple et agricole ont influencé Gandhi et Martin Luther King.

Fiodor Dostoïevski (1821-1881) est l’explorateur des abîmes de l’âme humaine. Condamné à mort en 1849 pour activités subversives (la peine fut commuée au dernier moment, devant le peloton d’exécution), il passa quatre ans au bagne sibérien — expérience qui transforma radicalement sa vision du monde. Crime et Châtiment (1866), L’Idiot (1869), Les Démons (1872), Les Frères Karamazov (1880) sont des œuvres qui interrogent la culpabilité, la rédemption, la liberté et l’existence de Dieu avec une intensité inégalée. Nietzsche, Freud, Sartre et Camus lui doivent une dette considérable.

Anton Tchekhov (1860-1904) a révolutionné le théâtre et la nouvelle. Ses pièces — La Mouette, Oncle Vania, Les Trois Sœurs, La Cerisaie — semblent sans intrigue dramatique évidente mais capturent avec une précision chirurgicale (il était médecin de formation) les frustrations, les rêves inaccomplis et la mélancolie de l’intelligentsia russe de son époque. La Cerisaie (1904), où une famille noble assiste impuissante à la vente de son domaine ancestral, est une métaphore prémonitoire de la fin du monde ancien russe, jouée pour la première fois quelques mois avant la mort de son auteur.

Alexandre Pouchkine portrait

Les géants de la musique : Tchaïkovski et Rachmaninov

La musique russe du XIXe et du début du XXe siècle a produit des compositeurs dont l’œuvre est parmi les plus jouées du répertoire classique mondial.

Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) est le compositeur russe le plus universellement connu. Ses ballets — Le Lac des cygnes (1876), La Belle au Bois dormant (1890), Casse-Noisette (1892) — sont les fondements du répertoire chorégraphique mondial. Ses symphonies (la Sixième, dite « Pathétique », qu’il dirigea neuf jours avant sa mort mystérieuse), ses concertos pour piano et violon, ses opéras (Eugène Onéguine, La Dame de Pique d’après Pouchkine) sont des monuments de la musique romantique. Tchaïkovski souffrit toute sa vie de la tension entre son tempérament romantique tourmenté et les conventions sociales de son époque.

Sergueï Rachmaninov (1873-1943) est peut-être le dernier grand représentant du romantisme tardif. Son Concerto pour piano n° 2 (1901), composé après une dépression sévère et une thérapie par hypnose, est l’un des concertos pour piano les plus populaires de l’histoire. Compositeur, pianiste virtuose et chef d’orchestre, il quitta la Russie après la Révolution de 1917 et finit ses jours aux États-Unis, nostalgique de sa patrie qu’il ne revit jamais.

Le Groupe des Cinq (Balakirev, César Cui, Moussorgski, Borodine et Rimski-Korsakov) œuvra dans la seconde moitié du XIXe siècle pour créer une musique russe authentique, nourrie du folklore slave plutôt que des influences occidentales. Moussorgski donna Boris Godounov (d’après Pouchkine) et Tableaux d’une exposition. Borodine (chimiste de profession autant que musicien) composa le Prince Igor avec ses célèbres Danses polovtsiennes.

Pierre le Grand et Catherine II : les architectes de la Russie moderne

Parmi les souverains russes, deux noms dominent l’histoire comme architectes de la Russie moderne et de sa projection vers l’Europe.

Pierre Ier le Grand (1672-1725) est le tsar qui a arraché la Russie à son isolement médiéval pour en faire une puissance européenne. Son voyage d’étude incognito en Europe occidentale (1697-1698) — aux Pays-Bas, en Angleterre, en Autriche — lui révéla le retard technique de la Russie et l’urgence de moderniser. De retour, il imposa des réformes radicales : rasage des barbes de l’aristocratie (symbole de l’ancienne Russie), introduction du costume européen, création d’une marine de guerre, fondation de Saint-Pétersbourg (1703) comme « fenêtre ouverte sur l’Europe », réorganisation de l’armée et de l’administration. Pierre voulait faire de la Russie une grande puissance navale — il y réussit en battant la Suède lors de la guerre du Nord (1700-1721).

Catherine II la Grande (1729-1796), née Sophie d’Anhalt-Zerbst dans une famille princière allemande, accéda au trône russe après avoir renversé son mari Pierre III lors d’un coup d’État en 1762. Son règne de 34 ans fut l’un des plus brillants de l’histoire russe : elle correspondit avec Voltaire, Diderot et d’Alembert, acquit des milliers d’œuvres d’art pour l’Ermitage (dont des collections entières achetées en Europe), promulgua des réformes administratives et éducatives, agrandit considérablement le territoire russe vers le sud (mer Noire) et vers l’ouest (partages de la Pologne). Son rapport aux Lumières était ambigu : elle admirait les idées libérales mais réprima sévèrement la grande révolte paysanne de Pougatchev (1773-1775).

Ivan IV le Terrible (1530-1584), premier tsar couronné de Russie, symbolise la face sombre du pouvoir absolu russe. Réformateur brillant dans la première partie de son règne, il tomba dans une paranoïa meurtrière après la mort de sa première épouse, créant l’Opritchnina (police secrète politique) qui terrorisa la noblesse russe pendant des années. Il assassina même son propre fils dans un accès de rage — scène immortalisée dans le tableau célèbre d’Ilya Répine.

Les révolutionnaires : Lénine, Staline et leurs héritages

Aucune évocation des personnalités russes ne peut faire l’économie des figures qui ont transformé le pays et le monde au XXe siècle.

Vladimir Ilitch Lénine (1870-1924) est l’architecte de la Révolution d’octobre 1917 et de l’État soviétique. Juriste de formation, théoricien marxiste, organisateur politique hors pair, il dirigea le Parti bolchevique depuis son exil européen et prit le pouvoir en octobre 1917 lors d’un coup d’État contre le gouvernement provisoire. Son œuvre théorique (L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme ; Que faire ?) et son action politique ont façonné le communisme du XXe siècle et influencé des mouvements révolutionnaires aux quatre coins du monde. Mort en 1924, son corps est toujours exposé dans le Mausolée de la Place Rouge.

Ces personnalités ont façonné l’histoire de la Russie autant que les événements politiques : leurs œuvres restent des jalons de la civilisation russe.

Joseph Staline (1878-1953), né Iossif Djougachvili en Géorgie, accéda au pouvoir après une lutte fratricide suivant la mort de Lénine. Son règne fut marqué par la collectivisation forcée de l’agriculture (avec la famine ukrainienne de 1932-1933), l’industrialisation accélérée, les Grandes Purges des années 1930 (millions d’exécutions et de déportations au Goulag) et la victoire dans la Grande Guerre Patriotique. Deux visions de Staline coexistent en Russie : le « génie maléfique » responsable de crimes de masse et le leader qui a sauvé le pays de l’invasion nazie et en a fait une superpuissance industrielle.

Mikhaïl Gorbatchev (1931-2022) est le dernier dirigeant soviétique, initiateur des réformes de glasnost (transparence) et de perestroïka (restructuration) qui ont accéléré la chute de l’URSS. Prix Nobel de la Paix 1990, il est perçu très différemment en Occident (libérateur) et en Russie (responsable de la désintégration nationale).

Les scientifiques : Mendeleïev, Pavlov et Lomonossov

La Russie a produit des scientifiques dont les découvertes ont changé la compréhension humaine du monde.

Dmitri Mendeleïev (1834-1907) est l’auteur du tableau périodique des éléments chimiques (1869), l’une des plus grandes synthèses intellectuelles de l’histoire des sciences. Son intuition était que les propriétés des éléments sont une fonction périodique de leur masse atomique, ce qui lui permit de prédire l’existence et les propriétés d’éléments alors inconnus (gallium, germanium, scandium) qui furent découverts dans les années suivantes, confirmant spectaculairement sa théorie. Paradoxalement, le grand chimiste ne reçut jamais le Prix Nobel — politique et jalousies académiques s’y opposèrent.

Ivan Pavlov (1849-1936) est le physiologiste dont le nom est associé au concept de réflexe conditionné. En étudiant la salivation des chiens, il découvrit qu’un stimulus neutre (une clochette) pouvait déclencher une réponse physiologique (la salivation) s’il était régulièrement associé à un stimulus naturel (la nourriture). Ses travaux ont fondé le behaviorisme en psychologie et restent une référence pour comprendre l’apprentissage. Il reçut le Prix Nobel de Médecine en 1904.

Mikhaïl Lomonossov (1711-1765) est le premier grand savant russe universel, souvent appelé « le Leonardo da Vinci russe ». Fils d’un pêcheur de la mer Blanche qui fit à pied le chemin jusqu’à Moscou pour étudier, il devint professeur à l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg et contribua à la chimie, à la physique, à l’astronomie, à la grammaire russe, à la poésie et à la mosaïque artistique. Il fonda l’Université de Moscou en 1755, qui porte aujourd’hui son nom.

Iouri Gagarine premier homme dans l'espace

Iouri Gagarine et la conquête de l’espace

Iouri Alekseïevitch Gagarine (1934-1968) reste la personnalité soviétique la plus universellement aimée et respectée, y compris par ses adversaires de la Guerre froide. Né dans un village rural près de Gzhatsk (rebaptisée Gagarine après sa mort), fils d’un charpentier kolkhozien, il représente la promesse du mérite socialiste : l’ascension du peuple vers les étoiles.

Le 12 avril 1961 à 9h07, le vaisseau Vostok 1 décolle du cosmodrome de Baïkonour. Gagarine orbite autour de la Terre en 108 minutes, à une altitude de 302 km. Il voit le soleil se lever puis se coucher dans la même heure, contemple la Terre depuis l’espace pour la première fois dans l’histoire humaine. « La Terre est bleue, comme c’est magnifique, que c’est merveilleux ! » — cette phrase, peut-être apocryphe dans sa formulation exacte, résume l’émerveillement de ce moment historique.

Pour planifier votre voyage sur les traces de ces personnages historiques, notre guide de la Russie liste les musées, monuments et lieux de mémoire incontournables.

À son retour, Gagarine devient l’homme le plus célèbre du monde. Il est reçu par rois et présidents, défile à Moscou devant des millions de personnes, représente l’URSS dans le monde entier. Mais son destin bascule le 27 mars 1968 : son avion de chasse s’écrase lors d’un vol d’entraînement. Il avait 34 ans. Les circonstances de sa mort n’ont jamais été totalement élucidées.

« Gagarine n'était pas seulement le premier homme dans l'espace : il était le symbole de ce que l'humanité peut accomplir quand elle regarde vers les étoiles plutôt que vers le sol. »

Le cosmos soviétique avait aussi ses héroïnes : Valentina Terechkova (1937-), première femme dans l’espace le 16 juin 1963, a effectué 48 orbites en trois jours à bord de Vostok 6. Sa trajectoire sociale est encore plus frappante que celle de Gagarine : fille d’ouvriers, fileuse dans une usine textile, elle intégra le programme spatial soviétique grâce à sa passion pour le parachutisme amateur.

Figures contemporaines et héritages vivants

La Russie continue de produire des personnalités marquantes dans tous les domaines.

En littérature, Aleksandr Soljenitsyne (1918-2008) a témoigné de l’horreur du Goulag dans L’Archipel du Goulag (1973), ouvrage qui ébranlèrent les convictions de nombreux intellectuels européens encore favorables au communisme soviétique. Prix Nobel de Littérature 1970, il fut expulsé d’URSS en 1974 et passa 20 ans en exil avant de retourner en Russie en 1994.

En sciences, les physiciens Andreï Sakharov (1921-1989), père de la bombe à hydrogène soviétique reconverti en défenseur des droits de l’homme, et Lev Landau (1908-1968), Prix Nobel de Physique 1962 pour sa théorie de la superfluidité, illustrent le potentiel scientifique russe du XXe siècle.

En arts, le chorégraphe Rudolf Noureïev (1938-1993), transfuge soviétique en 1961, a révolutionné le ballet mondial en donnant au danseur masculin un rôle égal à celui de la ballerine. Son partenariat avec Margot Fonteyn reste l’une des plus grandes associations artistiques de l’histoire du ballet.

La littérature russe contemporaine est représentée par des auteurs comme Ludmila Oulitskaïa (né en 1943), dont les romans explorent avec humanité la vie des femmes russes à travers le XXe siècle, et Viktor Pelevine, dont les romans satiriques décrivent avec causticité la Russie post-soviétique.