Les cosaques comptent parmi les figures les plus romanesques de l’histoire russe : cavaliers libres de la steppe, révoltés un jour, gardes fidèles de l’Empire le lendemain. En réponse directe : les cosaques étaient des communautés militaires autonomes nées entre le XVe et le XVIe siècle dans les steppes frontalières au sud de la Russie et de l’Ukraine, qui servirent tour à tour les tsars, se révoltèrent contre eux et finirent intégrés à l’armée impériale avant d’être écrasés par la révolution de 1917. Cinq siècles d’une histoire où la liberté des steppes s’accommoda mal des frontières des États.
Des communautés de frontière, pas un peuple
Le mot « cosaque » (du turc kazak, « homme libre ») désigne avant tout un mode de vie : celui des guerriers de la steppe. L’historiographie récente, notamment les travaux anglo-américains et ukrainiens des années 2010-2020, insiste sur ce point : les premiers cosaques ne formaient ni un peuple ni une ethnie, mais des sociétés de frontière en perpétuelle recomposition.
Qui les composait ?
- des Slaves orthodoxes fuyant la servitude en Pologne-Lituanie ou dans les États moscovites ;
- des Tatars, des Nogaïs et d’autres pasteurs turcophones des steppes ;
- des paysans en fuite, des aventuriers, des soldats déserteurs de tous les camps.
Sur les marges entre le monde polono-lituanien, les hordes tataro-ottomanes et la Russie de Moscou, ces groupes vivaient de la chasse, de la pêche, de la razzia et du service militaire. Leur organisation reposait sur l’élection de leurs chefs (les atamans), des assemblées (les rada ou le krug) et un code de liberté farouche : nul cosaque ne se courbait devant un noble.
La Sitch zaporogue, république militaire du Dniepr
Le noyau le plus célèbre se fixa sur les îles du bas-Dniepr, derrière des rapides (les porogi) qui barraient la route aux armées : les Zaporogues, littéralement les « gens d’au-delà des rapides ». Leur capitale, la Sitch, fut à la fois forteresse, campement et république de guerriers du XVIe au XVIIIe siècle.
La Sitch étonna les contemporains. Aucune femme n’y vivait durablement, les biens étaient partagés, les décisions prises en assemblée, et l’ingénieur-cartographe Guillaume Le Vasseur de Beauplan, qui observa les Zaporogues dans les années 1640, décrivit leur vie militaire, leur pêche collective aux rapides et leur indépendance de mœurs. La Sitch vendait sa force aux plus offrants — Pologne, Russie, Crimée — tout en négociant son autonomie. C’est cette double nature, mercenaire et libre, qui fit sa force et sa perte.

Les grands foyers cosaques
Autour des Zaporogues, d’autres groupes se constituèrent, du Don à l’Oural. Le tableau suivant reprend les principaux foyers et leur destin :
| Groupe | Territoire | Période d’apogée | Destin |
|---|---|---|---|
| Zaporogues | Bas-Dniepr | XVIe-XVIIIe s. | Sitch détruite en 1775 |
| Cosaques du Don | Don et affluents | XVIe-XIXe s. | Intégrés tôt au service moscovite |
| Cosaques du Kouban | Kouban (Caucase du Nord) | 1792-1917 | Anciens Zaporogues réinstallés |
| Cosaques de l’Oural (Iaïk) | Rivière Iaïk (Oural) | XVIIe-XVIIIe s. | Révolte de Pougatchev, réprimée 1775 |
| Cosaques du Terek | Terek (Caucase) | XVIe-XIXe s. | Ligne de frontière tsariste |
| Cosaques sibériens | Sibérie occidentale | XVIe-XVIIIE s. | Avec Ermak, la conquête de la Sibérie |
Chaque foyer avait ses coutumes, ses chants et son dialecte, mais tous partageaient l’essentiel : l’élection des atamans, le refus de la servitude et une cavalerie légère redoutable. Les cosaques du Don, eux, entrèrent très tôt dans l’orbite de Moscou tout en conservant leurs privilèges — une loyauté qui servira la dynastie pendant trois siècles.
L’alliance ambivalente avec les tsars de Moscou
Le rapport entre Moscou et les cosaques fut une longue négociation. Les tsars avaient besoin de ces cavaliers pour tenir la steppe : au siège de Kazan en 1552, Ivan le Terrible s’appuya sur des détachements cosaques pour réduire le khanat. En échange du service militaire, les cosaques recevaient des terres, des exemptions d’impôts et une autonomie administrative.
Mais cette alliance était fondamentalement ambivalente. L’État valorisait leur valeur combattante tout en redoutant leur indépendance politique. À mesure que l’Empire avançait vers le sud — la Nouvelle-Russie, la Crimée, le Caucase —, il transformait les cosaques de partenaires en sujets. Le processus culmina au XVIIIe siècle, quand Catherine la Grande fit de l’absorption cosaque l’un des aboutissements de sa politique impériale.
Il faut souligner ce que la « liberté cosaque » recouvrait concrètement, car le mythe a parfois masqué la réalité sociale :
- l’exemption de la servitude : nul cosaque inscrit au registre de son ost n’était serf, ce qui attirait les fugitifs ;
- l’autonomie fiscale : en échange du service, les cosaques gardaient leurs terres collectives et leurs assemblées ;
- l’égalité interne : entre eux, les cosaques se vouvaient frères, et l’ataman n’était qu’un élu révocable ;
- le droit de razzia, enfin, dont les populations voisines — Tatars, Perses, Turcs — payèrent le prix pendant des siècles.
Razin et Pougatchev : les grandes révoltes cosaques
Deux soulèvements marquent l’histoire cosaque et retentissent encore dans la mémoire russe.
Stenka Razin (1670-1671). Ataman du Don, Razin descendit la Volga à la tête de cosaques et de paysans mécontents, prit plusieurs villes et promulgua un oukase fantasmé du tsar favorable aux serfs. La révolte fut écrasée ; Razin, livré par les siens, fut exécuté à Moscou en 1671. L’imagerie populaire en fit un Robin des Bois de la steppe, chanté pendant trois siècles.
Emelian Pougatchev (1773-1775). Né chez les cosaques de l’Iaïk (futur Oural), Pougatchev se fit passer pour Pierre III, tsar légendairement assassiné, et souleva une immense partie de la Russie méridionale et de l’Oural. Son programme — liberté cosaque, suppression de la noblesse, libération des serfs — inquiéta jusqu’à Saint-Pétersbourg. Repris en 1775, il fut exécuté dans la même année qui vit la chute de la Sitch.
Ces deux révoltes partagent une même structure : la défense des privilèges cosaques face à l’encadrement croissant de l’État, nourrie par la misère paysanne environnante. Elles firent des cosaques, aux yeux du pouvoir, un problème politique autant que militaire.
Catherine II brise la Sitch
Le 5 juin 1775, quelques semaines après l’exécution de Pougatchev, Catherine II signa le manifeste ordonnant la destruction de la Sitch zaporogue. Les troupes impériales occupèrent les îles du Dniepr ; les officiers supérieurs furent déportés, les terres incorporées à la province de Nouvelle-Russie, la flottille cosaque remise à l’amirauté.
La répression ne supprima pas le monde cosaque : elle le réorganisa. Dès 1792, les anciens Zaporogues furent réinstallés autour du fleuve Kouban, en pays tcherkesse, pour tenir la ligne du Caucase. Au XIXe siècle, le « Kouban Cossack Host » devint l’un des corps les plus décorés de l’armée impériale — structuré administrativement de 1860 à 1864, selon les travaux récents sur la région. Les cosaques changeaient de statut : de peuple libre, ils devenaient ordre militaire héréditaire au service du tsar, sans jamais tout à fait renoncer à leur mémoire d’indépendance.
Cavalerie d’élite, censure et exode
Le siècle suivant fut celui de la consécration militaire. Les cosaques du Don et du Kouban firent la gloire des guerres napoléoniennes — à Paris en 1814, leur avant-garde entra la première dans la capitale — puis la conquête du Caucase, la guerre de Crimée et la Première Guerre mondiale. Leur silhouette : papakha en astrakan, cherkesska noire à giberne cartouchière, sabre shashka en bandoulière, longue lance.
Cette gloire masquait un déclin intérieur. L’État surveillait de près les institutions cosaques, la censure frappait leurs chansons politiques et l’autonomie n’était plus qu’un décor. Quand la révolution de 1917 renversa l’Empire, la plupart des cosaques prirent les armes pour les Blancs : la guerre civile fut en partie une guerre des steppes cosaques. Vaincus, des dizaines de milliers d’entre eux rejoignirent la Russie blanche dans l’exil — Constantinople, Paris, San Francisco — tandis que l’URSS appliquait une politique de décosaquisation : déportations, effacement administratif des classes cosaques, interdiction des traditions.
L’héritage cosaque aujourd’hui
L’identité cosaque a connu une étonnante résurrection. Réhabilitée à la fin des années 1980, folklorisée dans les années 1990, elle s’exprime aujourd’hui par des chorales, des écoles de sabre, des costumes d’apparat et une mémoire des deux rives — russe et ukrainienne — qui se disputent l’héritage de la Sitch. La danse cosaque, avec son célèbre grand écart sauté, est devenue une carte de visite du patrimoine slave sur les scènes du monde entier ; le site patrimonial Héritage Russe documente d’ailleurs ce folklore chorégraphique tel qu’il se transmet en France. Comme le note le folklore slave dans son panorama des danses traditionnelles, la culture cosaque appartient désormais autant à la scène qu’à l’histoire.

Pourquoi l’histoire cosaque éclaire la Russie
Les cosaques racontent cinq siècles de construction étatique russe : la rencontre entre une société de frontière fondée sur l’égalité armée et un empire qui avait besoin d’elle puis la dissout. Leur trajectoire — alliés précieux, révoltés redoutés, soldats décorés, exilés de 1917 — condense le rapport oscillant entre le pouvoir russe et ses marges. Comprendre les cosaques, c’est comprendre comment la steppe, longtemps espace de liberté, devint une frontière administrée ; et pourquoi, de Moscou à Krasnodar, leur mémoire demeure l’un des récits fondateurs de l’identité russe.
