La pastila en bref : une mousse de pommes devenue confiserie

La pastila de Kolomna est une confiserie russe composée de pommes acidulées cuites au four, réduites en purée, fouettées avec du sucre et un blanc d’œuf, puis séchées pendant plusieurs heures à basse température. Il en sort une pâte blanche, légère, à la fois sèche et souple, qui fond lentement en bouche et garde une acidité nette de pomme. La recette ci-dessous donne douze morceaux, demande environ sept heures et demie dont quarante minutes de préparation active, et ne contient ni gélatine ni amidon.

Le temps est le seul vrai ingrédient difficile : la préparation est simple, mais le séchage ne se brusque pas. Prévoyez une demi-journée à la maison, et lisez la recette en entier avant de commencer.

La pastila n’a presque rien de commun avec la pâte de fruits française, ni avec une meringue. Une pâte de fruits prend grâce à la pectine et à la cuisson du sucre. La pastila, elle, tient par le foisonnement : on incorpore de l’air à la purée, puis on évacue l’eau doucement. C’est ce qui lui donne sa texture de neige durcie, plus proche d’une guimauve sèche que d’un bonbon gélifié. Elle fait partie des douceurs de la gastronomie russe que l’on sert avec le thé.

Kolomna et ses vergers : aux origines de la pastila

Kolomna est connue de longue date pour ses vergers de pommiers. La Fondation Slow Food, qui a inscrit la pastila de Kolomna à son Arche du goût, rapporte que certains jardins de la ville comptaient jusqu’à 130 pommiers. Devant de telles récoltes, il fallait conserver les fruits plutôt que les perdre : réduire les pommes en pâte et les sécher était une réponse naturelle.

Les premières versions n’avaient rien d’une confiserie blanche et mousseuse. La purée était étalée en couche fine sur un tissu et séchée au soleil. Dès le XVIe ou le XVIIe siècle, elle est préparée et servie d’abord comme une sauce qui accompagne les plats principaux, et les plus anciennes recettes ne contiennent pas de sucre. La plus ancienne recette que l’on sache retracer date de 1796 ; elle figure, d’après la même source, dans le dictionnaire de Levchine et dans le texte russe du Domostroï. Personne ne sait en revanche qui a fabriqué la première pastila, et la Fondation le dit sans détour.

Le tournant commercial arrive au XVIIIe siècle. En 1735, un marchand nommé Chershavine fonde la première fabrique de pastila de la ville. En 1775, lors de la visite de Catherine II à Kolomna, la ville l’accueille avec du pain, du sel, du poisson et de la pastila. Le dessert devient l’emblème de la cité, offert en hommage au tsar et à l’impératrice. Seules trois fabriques ont été créées en tout ; la dernière, tenue par Chouprikov, ferme en 1917. La production de pastila de Kolomna est ensuite abandonnée jusqu’en 2009.

Kolomna, Belev, Rjev : trois villes, trois pastilas

Avant la révolution de 1917, la pastila était produite dans trois villes : Kolomna, Rjev et Belev. Chaque variété portait le nom de sa ville et avait ses ingrédients secrets. Le tableau suivant résume ce que l’on sait de façon sûre sur les deux plus célèbres, en rappelant que les recettes variaient d’un atelier à l’autre.

CritèrePastila de KolomnaPastila de Belev
SituationVille réputée pour ses vergers de pommiersVille où Prokhorov plante son verger en 1858
Fabrication historiquePremière fabrique en 1735, dernière fermée en 1917Production industrielle à partir de 1888
Aspect souvent décritMousse de pomme légère, claireCouches superposées, soudées par de la purée sucrée
BasePommes acidulées, sucre, blanc d’œufPommes acidulées, sucre, blanc d’œuf
Reprise de la productionAbandonnée de 1917 à 2009Usine d’État jusqu’au début des années 1990, relancée au début des années 2000

L’histoire de Belev est celle d’un homme. Le marchand et industriel Ambroise Prokhorov y plante un grand verger de pommiers en 1858, puis ouvre en 1888 une production dotée d’une salle de séchage. En 1890, sa pastila obtient le premier prix d’une exposition d’horticulture à Saint-Pétersbourg. Il ouvre alors des magasins à Moscou, à Saint-Pétersbourg, à Kiev et à Tbilissi, et la pastila de Belev est exportée pour la première fois vers l’Europe occidentale. La production est suspendue en 1918, quand ses biens sont nationalisés. Son fils Nikolaï la reprend et ouvre à Moscou un magasin, « Prokhorov et fils ». En 1926, l’État tente de prendre la main : on propose à Nikolaï le poste d’ingénieur en chef de la fabrique d’État de séchage de Belev ; il refuse et est ensuite persécuté.

La recette de cet article suit la logique de Belev pour l’assemblage, avec trois bandes collées par une fine couche de mousse, et celle de Kolomna pour la base de pommes fouettées. C’est un choix de cuisine domestique, pas une reconstitution exacte d’une fabrique historique.

Choisir les pommes : l’Antonovka et ses remplaçantes

La pastila traditionnelle se fait avec des pommes acidulées, et la variété de référence est l’Antonovka, pomme russe très parfumée, riche en acidité. Avec des pommes trop douces, la pastila risque de manquer de relief et de paraître trop sucrée.

Hors de Russie, l’Antonovka est rare. Pour obtenir un résultat voisin, cherchez une pomme ferme, verte ou très acide, qui devient bien tendre au four. Une Granny Smith fait l’affaire ; un mélange de pommes acides et d’une pomme plus parfumée donne une pastila plus ronde. Évitez les pommes douces et farineuses : elles produisent une purée sans caractère et très humide, ce qui complique le séchage.

Un point de méthode : la masse de pommes crues que vous devez prévoir dépend de la variété. Huit pommes d’environ 200 g, soit 1,6 kg, donnent 500 g de purée tamisée une fois les pépins et les peaux retirés ; c’est un ordre de grandeur, pas une règle. Pesez toujours la purée froide avant d’ajouter le sucre et le blanc, car ce sont les 500 g de purée qui fixent les proportions.

Ingrédients et matériel

Pour douze morceaux, il faut très peu de choses :

  • 1,6 kg de pommes acidulées (environ 8 pommes de 200 g)
  • 170 g de sucre
  • 1 blanc d’œuf très frais ou pasteurisé
  • Un peu d’huile neutre pour le papier cuisson
  • Du sucre glace pour la finition

Côté matériel, un tamis très fin ou un moulin à légumes, un batteur électrique ou un robot pâtissier (le fouettage dure plusieurs minutes), une plaque avec du papier cuisson, une balance et un four à chaleur tournante. Sans chaleur tournante, laissez la porte plus souvent entrouverte et surveillez davantage la coloration. Un thermomètre de four est utile : beaucoup de fours affichent 100 °C sans les tenir vraiment. Pour déchiffrer les termes russes d’une recette d’origine, notre lexique culinaire russe-français est un bon compagnon.

Préparation de la purée et de la mousse

Les étapes se déroulent dans l’ordre suivant ; ne les intervertissez pas.

  1. Cuire les pommes. Préchauffez le four à 180 °C. Posez les pommes entières sur une plaque et enfournez 45 à 60 minutes, jusqu’à ce qu’elles soient très tendres. Certaines éclatent : ce n’est pas un problème.
  2. Faire la purée. Réduisez les pommes en purée lisse, retirez les pépins, puis passez la purée au tamis très fin. Laissez-la refroidir complètement : une purée tiède cuirait le blanc d’œuf.
  3. Peser et fouetter. Mesurez 500 g de purée froide, ajoutez le sucre et le blanc d’œuf, puis fouettez à pleine vitesse pendant 5 à 7 minutes. La masse doit devenir très pâle, volumineuse, presque blanche.
  4. Réserver. Mettez une tasse de mousse au réfrigérateur : elle servira à coller les couches.
  5. Étaler. Garnissez une plaque de papier cuisson légèrement huilé et étalez le reste de mousse sur environ 2 cm d’épaisseur, en lissant la surface.
Mousse de pommes fouettée, pâle et volumineuse, étalée en couche régulière sur du papier cuisson
La mousse étalée sur environ deux centimètres d'épaisseur : sa surface lisse annonce un séchage régulier.

Le fouettage est l’étape qui fait la pastila. Plus la masse est aérée, plus la pastila sera légère après séchage ; un fouettage trop court donne un bloc dense et gommeux. Si votre batteur chauffe, faites une pause plutôt que de ralentir. Contrairement à une meringue, la mousse ne tiendra pas en pics fermes, puisque la purée contient beaucoup d’eau : elle doit simplement gonfler et blanchir nettement.

Le séchage : le vrai travail de la pastila

Enfournez la plaque à 100 °C en chaleur tournante, pour trois à quatre heures. Toutes les 30 minutes, ouvrez la porte quelques instants pour laisser sortir l’humidité. Cette habitude est la clé : un four fermé garde la vapeur, la surface se couvre d’une peau et l’intérieur reste mou.

Voici les repères à surveiller pendant le séchage :

  • La mousse gonfle d’abord légèrement, puis s’affaisse : c’est normal.
  • La couleur passe du blanc au crème, puis fonce un peu ; une coloration brune franche signale un four trop chaud.
  • Au bout de trois heures, la surface ne doit plus coller au doigt. Si elle colle, prolongez par séquences de 20 à 30 minutes.
  • Les bords sèchent plus vite que le centre : tournez la plaque à mi-parcours si votre four chauffe de façon inégale.

À la fin du premier séchage, laissez la plaque refroidir, retournez-la sur une feuille de papier, retirez le papier du dessous et découpez la pastila en trois bandes égales. Étalez au pinceau une fine couche de la mousse gardée au frais sur deux d’entre elles, empilez les trois bandes, puis recouvrez les côtés et le dessus du reste de mousse.

Remettez le bloc au four environ deux heures à 100 °C, toujours porte entrouverte toutes les 30 minutes. À la sortie, la pastila fonce légèrement et se tasse, ce qui est attendu. Laissez-la refroidir entièrement, poudrez-la de sucre glace sur les côtés, sous le bloc et sur le dessus, puis coupez-la en douze morceaux avec un couteau bien affûté, que vous essuierez entre chaque coupe.

Pour couper net sans écraser la structure, laissez la pastila reposer une heure à température ambiante après le refroidissement : elle se coupe mieux quand elle a fini de se raffermir.

Les méthodes anciennes : four russe et nuits au repos

La méthode de la fabrique traditionnelle explique les gestes que l’on imite à la maison. D’après la fiche de l’Arche du goût, les pommes acides sont cuites au four, puis épluchées et épépinées ; la purée est refroidie, puis fouettée avec des blancs d’œufs et du sucre jusqu’à ce qu’elle blanchisse. Elle est alors versée dans des contenants en bois, placés dans un four éteint pendant deux nuits consécutives. La masse se sépare en deux couches : celle du dessous plus dense et plus dure, celle du dessus plus souple. La même source indique que des fraises ou des framboises peuvent être placées dans la couche supérieure.

La fabrication traditionnelle est aussi décrite comme un séchage répété au four russe, dans des caisses en bois d’aulne. L’idée est la même : une chaleur résiduelle, très douce, qui retire l’eau sans cuire. Notre four à 100 °C reproduit cette douceur en accéléré, d’où l’importance de l’entrouvrir.

Une confiserie aussi légère se grignote à petites bouchées entre deux gorgées de thé : si vous aimez cet esprit, découvrez l’art de vivre autour du samovar.

Erreurs fréquentes et corrections

Presque tous les échecs viennent du séchage ou de la purée. Voici les plus courants.

  • La mousse retombe en liquide. La purée n’était pas assez froide, ou trop humide. Faites réduire une purée aqueuse quelques minutes à la casserole, puis refroidissez-la avant de peser.
  • La pastila reste collante après trois heures. Le four est trop tiède ou fermé. Vérifiez la température avec un thermomètre, ouvrez la porte plus souvent et prolongez le séchage.
  • La surface est brune et dure, l’intérieur mou. Le four chauffait trop fort. Baissez à 90 °C ou posez la plaque à mi-hauteur, loin de la résistance.
  • Les bandes ne tiennent pas ensemble. La couche de mousse de collage était trop épaisse ou trop humide. Étalez-la très finement et pressez doucement.
  • Le goût est plat. La variété de pomme est trop douce. La prochaine fois, choisissez une variété plus acide ou réduisez un peu le sucre.

Un dernier piège concerne le sucre. Cette recette retient 500 g de purée, un blanc d’œuf et 170 g de sucre. Si vous réduisez fortement le sucre, la pastila sera moins stable et se conservera moins bien.

Morceaux de pastila blanche poudrés de sucre glace, empilés sur une assiette en porcelaine à côté d'un verre de thé
Les morceaux de pastila, poudrés de sucre glace, se servent avec un thé noir chaud.

Servir, conserver et sécurité alimentaire

La pastila se sert en petits morceaux avec un thé noir, une infusion ou un café, à la fin d’un repas ou à l’heure du goûter. Sa légèreté se prête bien à un service en petites portions.

Pour la conserver, laissez-la refroidir complètement, poudrez-la de sucre glace et rangez-la dans un sachet ou une boîte hermétique, dans un endroit sec. L’humidité est son ennemi : une pastila qui redevient collante peut être séchée à nouveau quelques minutes au four doux. Si une moisissure apparaît, jetez le tout sans chercher à retirer la partie atteinte.

Côté sécurité, un point mérite attention. La mousse contient un blanc d’œuf cru avant le séchage, et le four à 100 °C pendant plusieurs heures ne garantit pas à lui seul une cuisson à cœur de toute la masse. Utilisez des œufs très frais, ou mieux un blanc d’œuf pasteurisé, et évitez de servir la pastila aux jeunes enfants, aux femmes enceintes et aux personnes fragiles si vous avez un doute. Lavez les pommes avant la cuisson, et ne laissez pas la mousse crue à température ambiante en attendant le four.

Variantes et idées de présentation

La recette de base se décline sans trahir l’esprit du plat. La fiche de l’Arche du goût mentionne des fraises ou des framboises placées dans la couche supérieure ; à la maison, vous pouvez ajouter une cuillère de purée de baies à la mousse de collage, en gardant la quantité d’eau sous contrôle. Certains préfèrent un bloc plus haut, avec quatre ou cinq bandes ; c’est possible si vous augmentez la quantité de mousse de collage et le temps du second séchage.

Pour une présentation de fête, coupez la pastila en carrés réguliers, rangez-les dans une boîte en carton avec du papier cuisson entre chaque couche et offrez-les en cadeau. Elle voyage bien tant qu’elle reste au sec.

Enfin, si vous aimez les douceurs russes à croquer avec le thé, enchaînez avec les pychki, beignets de Saint-Pétersbourg couverts de sucre glace, ou avec les oladi, petites crêpes épaisses au kéfir qu’on sert avec de la confiture. Après une demi-journée de patience, la pastila reste un plat qui rappelle ce que sont les confiseries russes d’avant le sucre industriel : des fruits, du temps, une main légère.

Ce qu’il faut retenir

La pastila de Kolomna est une confiserie de pommes acidulées, de sucre et de blanc d’œuf, fouettée puis séchée lentement. Trois repères suffisent : une purée refroidie et pesée à 500 g, un fouettage de 5 à 7 minutes, un séchage à 100 °C avec la porte entrouverte toutes les 30 minutes. Le reste est une affaire de patience. Elle est née de la nécessité de conserver les pommes, et elle se prépare aujourd’hui dans une cuisine ordinaire, à condition de prévoir assez de temps.