Le parler moscovite et le parler pétersbourgeois restent parfaitement compréhensibles l’un pour l’autre : leurs différences tiennent surtout à quelques mots emblématiques, à des habitudes de prononciation et à une rivalité culturelle volontiers mise en scène. Le cas le plus célèbre oppose bordyur à Moscou et porebrik à Saint-Pétersbourg pour désigner une bordure de trottoir.

Entretien éditorial avec une linguiste spécialiste des dialectes et accents russes.

Porebrik ou bordyur : pourquoi une simple bordure est-elle devenue un symbole ?

La linguiste — Parce que les Russes ont trouvé dans cet objet banal une manière immédiatement reconnaissable d’opposer leurs deux principales métropoles. À Moscou, on dit couramment бордюр, bordyur ; à Saint-Pétersbourg, поребрик, porebrik. Dans l’usage ordinaire, les deux mots renvoient à la pierre qui sépare la chaussée du trottoir, même si des professionnels du bâtiment leur attribuent parfois des nuances techniques liées à la pose.

Le duel a dépassé la conversation quotidienne. En 2017, un monument consacré à porebrik et bordyur a été érigé dans le parc de la Victoire, à Saint-Pétersbourg. TechInsider et Interfax ont rapporté cette initiative, accompagnée d’une inscription jouant sur les deux appellations. Le monument ne célèbre donc pas une querelle sérieuse : il matérialise une plaisanterie nationale sur les identités urbaines.

Il faut toutefois se méfier d’une carte trop simple. Porebrik n’est pas exclusivement pétersbourgeois. Le mot apparaît aussi à Novossibirsk et à Iekaterinbourg, ce qui rappelle que les usages régionaux ne se répartissent pas selon une opposition mécanique entre les deux capitales.

Ce détail est révélateur. Un mot peut devenir l’emblème d’une ville sans y être né, ni lui appartenir exclusivement. Dans les représentations populaires, bordyur évoque la norme moscovite tandis que porebrik fonctionne comme un signe de connivence pétersbourgeois. Pour comprendre cette sensibilité, il faut replacer les deux villes dans la vaste mosaïque des régions de Russie, où les frontières linguistiques suivent rarement les seules distances géographiques.

Quels autres mots permettent de reconnaître un Pétersbourgeois ou un Moscovite ?

La linguiste — Le deuxième exemple le plus cité concerne l’entrée d’un immeuble. Un Pétersbourgeois dira volontiers парадная, paradnaya, là où un Moscovite emploiera plutôt подъезд, pod’ezd. Le premier mot dérive de l’idée d’entrée d’apparat ; le second désigne plus littéralement un accès. Dans une ville de palais, de cours intérieures et d’immeubles de rapport, paradnaya possède une résonance sociale particulière, même lorsque l’entrée n’a plus rien de solennel.

La boulangerie fournit également des contrastes, mais ils sont moins stables. La culture populaire oppose parfois la bulka pétersbourgeoise au khleb blanc moscovite. Selon le contexte, bulka peut cependant désigner un petit pain ou une pièce de boulangerie plus précise : mieux vaut donc éviter d’en faire une règle absolue.

Objet ou situation Usage associé à Moscou Usage associé à Saint-Pétersbourg Degré de fiabilité
Bordure de trottoir bordyur porebrik Contraste très célèbre
Entrée d’immeuble pod’ezd paradnaya Marqueur urbain fréquent
Pain blanc ou produit de boulangerie khleb blanc bulka Variable selon le contexte
Parler urbain général Norme centrale Lexique local limité Différence généralement discrète

Ces doublets sont utiles pour l’apprenant, à condition de ne pas les transformer en test d’identité. Un Moscovite peut employer paradnaya par jeu, tandis qu’un Pétersbourgeois dira pod’ezd dans un contexte administratif. La langue russe contemporaine est fortement unifiée par l’école, les médias et la mobilité. Quelques mots locaux survivent justement parce qu’ils sont affectifs : ils racontent une appartenance plus qu’ils n’empêchent la communication.

Bordure de trottoir moscovite typique, appelée bordyur, couverte de feuilles d’automne À Moscou, on dit bordyur ; à Saint-Pétersbourg, le même objet se nomme porebrik.

Comment les trois grandes zones dialectales russes se répartissent-elles ?

La linguiste — La dialectologie russe distingue traditionnellement trois grands ensembles : le Nord, le Sud et une zone centrale dont Moscou constitue le représentant le plus visible. Cette classification concerne surtout les parlers territoriaux anciens. Elle ne signifie pas que chaque habitant d’une grande ville parle aujourd’hui un dialecte rural intact.

  • Au Nord, l’un des traits les plus connus est l’okanié : le o non accentué demeure nettement perceptible, au lieu de subir la forte réduction caractéristique du russe standard.
  • Au Sud, on rencontre notamment le guékanié, c’est-à-dire une réalisation fricative du son correspondant à la lettre г. Ce trait est associé, entre autres, aux régions de Riazan, Koursk et Voronej, avec d’importantes variations locales.
  • Au Centre, plusieurs caractéristiques septentrionales et méridionales se rencontrent. Le parler moscovite appartient à cette zone de transition et pratique l’akanié, la réduction du o non accentué vers une voyelle proche de a.

Ces catégories sont plus utiles qu’une opposition Moscou–Saint-Pétersbourg prise isolément. Elles montrent que la proximité géographique ne suffit pas à prédire la proximité linguistique. Des isoglosses — lignes délimitant un phénomène de prononciation ou de vocabulaire — peuvent séparer des territoires voisins, tandis que l’enseignement diffuse un même standard à des milliers de kilomètres.

Russia Beyond, dans son dossier sur l’intercompréhension régionale, rappelle ainsi que la Russie connaît des variations identifiables sans posséder une fragmentation dialectale comparable à celle de certains pays européens. Pour le voyageur francophone, ces différences apparaissent moins comme des langues régionales autonomes que comme des couches sous le russe commun. Elles deviennent plus audibles dans les villages, chez certains locuteurs âgés ou lorsque la conversation quitte le registre surveillé.

Pourquoi Moscou est-elle plus proche de Vladivostok que de Riazan sur le plan linguistique ?

La linguiste — La formule semble paradoxale : Vladivostok se trouve à environ 9 000 kilomètres de Moscou, tandis que Riazan n’en est éloignée que d’environ 200 kilomètres. Pourtant, selon la comparaison présentée par Russia Beyond, le russe urbain standard de Vladivostok peut être phonologiquement plus proche du modèle moscovite que certains parlers traditionnels de la région de Riazan.

La distance linguistique dépend de l’histoire des populations, des migrations, de la scolarisation et du prestige social. Vladivostok, fondée comme poste militaire russe en 1860 — date également retenue par l’Encyclopaedia Britannica — s’est développée avec des populations venues de différentes parties de l’Empire, puis de l’Union soviétique. Dans ce type de ville, les traits régionaux les plus marqués tendent à s’atténuer au profit d’une langue commune.

Moscou fournit depuis longtemps la base centrale de la prononciation standard diffusée par l’enseignement et les médias. Cela ne veut pas dire que tous les Moscovites parlent comme des présentateurs de radio. On peut plutôt distinguer plusieurs niveaux :

  1. la norme apprise à l’école et utilisée en situation formelle ;
  2. les habitudes familières propres à un milieu ou à une génération ;
  3. les traits dialectaux hérités d’une région familiale ;
  4. le vocabulaire identitaire adopté consciemment.

Riazan, malgré sa proximité, appartient à un espace où certains traits méridionaux historiques, dont des réalisations particulières de г, ont été conservés. La géographie seule trompe donc facilement. Pour saisir Moscou dans son contexte social autant que linguistique, le guide consacré à la capitale russe complète utilement cette carte des accents.

Rue le long d’un canal de Saint-Pétersbourg bordée de façades du XIXe siècle Les canaux et façades pétersbourgeoises incarnent l’identité linguistique propre à la ville.

Les écoles phonologiques de Moscou et de Léningrad défendaient-elles deux accents ?

La linguiste — Non. C’est une confusion fréquente : les écoles phonologiques de Moscou et de Léningrad n’étaient pas des académies chargées de promouvoir deux prononciations rivales. Elles proposaient des méthodes différentes pour analyser le fonctionnement des sons de la langue russe.

La controverse s’est structurée au XXe siècle. L’article « L’école phonologique de Léningrad et l’école phonologique de Moscou », publié en 1995 dans la revue Histoire Épistémologie Langage et consultable sur Persée, retrace cette opposition scientifique. L’école moscovite accorde une place centrale aux alternances observées à l’intérieur d’un même morphème et aux positions dites fortes ou faibles. L’école de Léningrad, héritière des travaux de Lev Chtcherba, part davantage de la réalité phonétique et de la capacité des sons à distinguer les mots.

Prenons la réduction des voyelles non accentuées. Dans la prononciation moscovite standard, les lettres o et a peuvent se rapprocher fortement lorsqu’elles ne portent pas l’accent. Les deux écoles ne décrivent pas toujours de la même manière l’identité phonologique qui subsiste derrière cette réalisation concrète. Leur désaccord porte donc sur le modèle d’analyse, pas simplement sur la façon dont un professeur de Moscou ou de Léningrad prononcerait un mot.

Cette rivalité universitaire a néanmoins renforcé le prestige linguistique des deux villes. Moscou représentait le centre normatif et institutionnel ; Léningrad conservait une tradition philologique propre, attentive à la phonétique expérimentale. Le lecteur intéressé par ces héritages trouvera leur prolongement dans l’ensemble de la culture et des arts russes, où la langue savante dialogue constamment avec les usages urbains.

Ces différences gênent-elles la compréhension, et que disent-elles des deux capitales ?

La linguiste — Dans la vie courante, l’intelligibilité mutuelle reste quasi totale. Un habitant de Saint-Pétersbourg comprend un Moscovite sans traduction, comme un locuteur de Vladivostok comprend généralement celui de Voronej. Les hésitations portent sur quelques mots locaux, des expressions familières ou, plus rarement, un parler rural très marqué.

Pour entendre les différences sans les exagérer, on peut prêter attention à plusieurs indices :

  • la réduction des voyelles non accentuées ;
  • la réalisation du son г ;
  • le choix de mots urbains comme porebrik ou paradnaya ;
  • le rythme, l’intonation et le degré de surveillance de la parole.

La rivalité raconte surtout la manière dont chaque métropole se représente. Moscou se voit comme le centre politique, démographique et normatif : son usage tend à être perçu comme neutre, même lorsqu’il possède ses propres caractéristiques. Saint-Pétersbourg cultive davantage une singularité lexicale, liée à son passé impérial, à son architecture et à son image de capitale intellectuelle. Le mot paradnaya semble presque prolonger les façades décrites dans notre guide de Saint-Pétersbourg.

Cette opposition doit pourtant rester nuancée. Les deux villes accueillent des habitants venus de toute la Russie ; leurs jeunes générations partagent les mêmes médias, les mêmes anglicismes et une grande part de leur argot. Le « parler pétersbourgeois » n’est pas un dialecte fermé, pas plus que le « moscovite » n’est une langue sans accent. Leur duel fonctionne comme une tradition urbaine : on défend son mot, on plaisante sur celui du voisin, puis on se comprend immédiatement. C’est précisément cette combinaison de différence affichée et d’unité réelle qui nourrit l’identité des deux capitales.