En réponse directe : la Maslenitsa (Масленица) est le carnaval russe — la « semaine du beurre » — qui s’ouvre sept semaines avant Pâques orthodoxe, entre mi-février et mi-mars, pour dire adieu à l’hiver. Pendant sept jours, on mange des blinis ronds comme le soleil, on danse le khorovod autour d’une effigie de paille que l’on brûlera le dernier soir, on s’élance en troïka sur la neige, et l’on termine par le dimanche du Pardon, dernière fête avant le Grand Carême. En 2026, elle a eu lieu du 16 au 22 février ; en 2027, elle tombera du 8 au 14 mars.

Une fête à double visage : soleil païen et semaine du fromage

Nulle fête russe ne résume mieux la manière dont le pays a tissé ensemble héritage païen et christianisme orthodoxe. À l’origine, la Maslenitsa était la fête slave de la fin de l’hiver, une célébration du soleil retrouvé : les premières crêpes dorées de l’année imitaient son disque, et l’on brûlait une effigie de paille qui personnifiait la saison froide — Kostroma dans certaines traditions, Marena ou Moréna, la « morte » de l’hiver, dans d’autres. Le nom lui-même vient, selon l’étymologie usuelle, du mot russe maslo, le beurre : c’est bien la « semaine du beurre ».

Le christianisme n’a pas supprimé cette fête populaire : il l’a encadrée. Comme le Grand Carême orthodoxe commence un lundi — et non un mercredi comme le Carême occidental —, la semaine qui le précède devint le dernier espace de licence avant sept semaines de jeûne. L’Église l’appelle la Semaine du Fromage (Sirnaïa Sedmitsa) : la viande est déjà exclue depuis la semaine précédente, mais beurre, fromage et œufs restent permis jusqu’au dimanche soir. La fête garde donc ses deux visages : batailles de boules de neige le jour, veillée spirituelle et demande de pardon le soir du dernier dimanche.

Pour la Russie paysanne, cette semaine marquait aussi la frontière de l’année agricole : après le dimanche du Pardon s’achevait la « moitié hivernale » et s’ouvrait la pente douce qui mène aux semailles de printemps. D’où l’économie de la fête — finir le beurre et les œufs, clore mariages et banquets, « épuiser » les derniers divertissements : avec l’entrée dans le Carême, les grandes réjouissances cessent selon l’usage, et il faudra attendre Pâques pour les retrouver.

Dans le grand cycle des fêtes hivernales, la Maslenitsa ferme la saison ouverte par le Nouvel An et par Noël orthodoxe : quand les sapins descendent dans les maisons, les places publiques s’installent, elles, pour une semaine entière de carnaval.

La fête a connu une éclipse partielle au siècle dernier : le pouvoir soviétique, méfiant envers tout rite religieux, la réduisit longtemps à une simple « fête populaire de l’hiver », privée de son dimanche du Pardon et de son sens de préparation au Carême. Elle s’est pourtant maintenue dans les maisons — la crêpe ne s’étant jamais vraiment confessée — et a retrouvé après 1991 sa pleine place dans le calendrier, au point de devenir aujourd’hui l’un des grands rendez-vous touristiques du pays.

Pourquoi des blinis ? Le soleil dans l’assiette

Le blini est indissociable de la fête, au point que les Russes l’appellent parfois simplement la « semaine des crêpes ». Sa symbolique tient en trois traits : la forme, ronde comme le soleil renaissant ; la couleur, dorée comme sa lumière ; et la matière, généreuse en beurre, en signe d’abondance pour l’année qui commence. Dans les campagnes, la première crêpe de la semaine était traditionnellement posée sur le rebord de la fenêtre ou déposée dans un coin de la maison, en offrande aux ancêtres et aux esprits du foyer.

Chaque jour de la semaine a sa manière de les servir, et les garnitures font débat autour de toutes les tables :

  • version copieuse : smetana (crème aigre), caviar ou œufs de saumon, saumon fumé, hareng — la voie des grands jours ;
  • version douce : beurre fondu, miel, confiture de lait ou de framboises, fromage frais (tvorog) ;
  • version campagnarde : pommes de terre sautées, champignons, oignons confits, restes de rôti — la manière quotidienne des cuisines de village.

On les boit avec du thé fort, versé au samovar quand il fait encore grand froid, ou avec un sbiten chaud et épicé, miel et cannelle au poing, que les marchands ambulants servaient aux patineurs. Moscou, faut-il le dire, prend le concours au sérieux : la ville a vu s’y tenir des épreuves de « mangeurs de crêpes » entre ses stands de la place du Manège.

La cuisine des blinis a même sa philosophie, résumée par un proverbe que tout Russe connaît : « le premier blini est toujours en boule » (Pervy blin komom) — autrement dit, le premier essai raté n’empêche pas les suivants de réussir. Sur les poêles de la semaine, où l’on en fabrique par dizaines, la formule fonctionne aussi comme une bénédiction domestique : on commence, on râte, on recommence, et la pile dorée finit toujours par s’élever.

Grand-mère au foulard fleuri retournant un blini doré dans une poêle en fonte, vapeur montante, bol de smetana et pot de miel sur la table de bois
La fabrication des blinis reste un rituel familial : pâte levée, poêle bien chaude et premier crêpe réservée aux ancêtres.

Les sept jours de la semaine, chacun avec son nom

La tradition découpe la Maslenitsa en sept journées nommées, dont les trois premiers jours forment la « semaine étroite » — on travaille encore — et les quatre derniers la « semaine large », consacrée tout entière à la fête. Voici le déroulé classique :

JourNom traditionnelCe qui s’y passe
LundiVstrecha, « la Rencontre »On construit l’effigie de paille et les glissades de neige, on monte les balançoires ; premiers blinis, réservés aux veuves
MardiZaigrych, « les Jeux » ou « les Flirts »Patinage et promenades en traîneau ; les jeunes gens regardent les jeunes filles, on chante pour trouver épouse
MercrediLakomka, « la Gourmandise »Les blinis s’ouvrent à tous les invités, la smetana est de sortie ; les belles-mères invitent leurs gendres
JeudiRazgulai, « les Réjouissances »Début de la « semaine large » : khorovods, luttes, courses de traîneaux, troïka, grandes tables
VendrediTeschiny vechera, « soirées de la belle-mère »Le gendre invite sa belle-mère et lui offre des cadeaux ; fête dans les maisons
SamediZolovkiny posidelki, « veillées de la belle-sœur »On visite les belles-sœurs et les proches ; dernières noces carnavalesques
DimancheProchtchennoe voskresenie, « le dimanche du Pardon »On demande pardon à tous, on brûle l’effigie au grand feu, dernier repas gras avant le Carême

Ces noms varient d’une province à l’autre, et la vie moderne a évidemment effacé une partie du protocole — plus personne n’attend le samedi pour rendre visite à sa belle-sœur. Mais la structure demeure : une montée progressive vers le jeudi, cœur des réjouissances, puis un retour vers la famille et la réconciliation, jusqu’au pardon du dimanche.

Jeudi des réjouissances : khorovod, troïka et batailles de neige

Le jeudi, appelé Razgulai — de razguiat, « se laisser aller » —, est le sommet de la semaine. Sur les places, la journée se partage entre animations de force et danses collectives. Le programme type d’un village au XIXe siècle ressemblait à ceci :

  • courses de traîneaux et descentes de collines enneigées, parfois sur des pistes de glace de plusieurs dizaines de mètres ;
  • bagarres rituelles, les fameuses « batailles rangées » où deux camps s’affrontent à coups de poing et de boules de neige, sans rancune à la clé ;
  • tournois de force, luttes, grimper au poteau lisse pour attraper le prix suspendu au sommet ;
  • le khorovod, la ronde chantée où hommes et femmes se tiennent par la main autour du feu — la danse mère de toutes les danses traditionnelles russes ;
  • les promenades en troïka, l’attelage de trois chevaux qui cahote dans la neige au son des grelots.

La troïka n’est pas qu’un divertissement : c’est une image nationale, chantée par les poètes et peinte par les artistes, qui condense l’idée que la Russie fait de l’hiver une fête plutôt qu’une épreuve. Même aujourd’hui, un tour de troïka reste l’activité la plus demandée des festivals de Maslenitsa.

L’effigie de paille : brûler l’hiver

Au centre de chaque place se dresse la grande effigie : une poupée de paille haute parfois de plusieurs mètres, habillée d’un sarafan coloré et d’un foulard, parfois montée sur un poteau, parfois assise sur un trône de branches. C’est Dame Maslenitsa, ou Kostroma, ou encore Moréna : l’hiver personnifié, à qui l’on doit maintenant faire ses adieux. Sa fabrication, le lundi, est déjà un jeu collectif ; chaque quartier ou village juge la sienne, et les enfants lui chantent des complaintes.

Le destin de l’effigie scande la fin de la semaine. On la promène, on la danse autour d’elle, on lui « fait ses derniers honneurs » — dans certaines régions, on la traçait en traîneau à travers le village une dernière fois, comme un défilé d’adieu. Puis vient le feu : le dimanche soir, l’effigie est brûlée au sommet d’un grand bûcher, et l’on interprète la fumée qui monte vers le ciel clair comme une promesse de printemps proche. Sous les braises, on enfouit parfois un reste de cendres dans la neige : l’hiver est mort, il ne reviendra pas avant longtemps.

Ronde de femmes, hommes et enfants en costumes traditionnels brodés formant un khorovod autour d'un grand feu de joie au crépuscule, maisons en bois enneigées à l'arrière-plan
Le khorovod du soir : main dans la main autour du feu, avant de brûler l'effigie qui personnifie l'hiver.

Le dimanche du Pardon : finir par se réconcilier

Après six jours de jeux et de banquets, la semaine se referme sur une note toute différente. Le dimanche est le Prochtchennoe voskresenie, le « dimanche du Pardon » : chacun s’approche de ses proches — famille, voisins, collègues — et prononce la formule rituelle « Prosti menia », « pardonne-moi si je t’ai offensé », à quoi l’autre répond de même. Les théologiens y voient le véritable sens chrétien de la fête : entrer dans le Carême sans reproche ni rancune, comme on se rend à l’église avec un cœur lavé.

Le soir, après la combustion de l’effigie, on sert le dernier repas gras de l’année — parfois appelé ironiquement « les funérailles du Carême », avec ses plats en forme de cercueil et ses chants à boire — puis le jeûne commence le lendemain matin. C’est le même Grand Carême de sept semaines qui, dans l’année liturgique orthodoxe, prépare Pâques orthodoxe, la « fête des fêtes ». La Maslenitsa est donc une porte : on y entre par le soleil et le beurre, on en sort par le pardon.

La Maslenitsa aujourd’hui : Moscou, les villages et la diaspora

La fête n’a rien d’un folklore figé : elle est aujourd’hui un événement municipal de premier plan. À Moscou, les autorités déploient chaque année un programme officiel qui déborde souvent le cadre de la semaine stricte — en 2026, les festivités de la ville couraient du 13 au 22 février, avec la place du Manège, au pied du Kremlin, pour épicentre : concerts, ateliers de fabrication de blinis, tournois, marchés d’artisans et, bien sûr, le grand bûcher final. Les parcs de la capitale et les villes de l’Anneau d’Or rivalisent d’animations, et même les plus petites localités dressent leurs stands. Pour un voyageur qui passerait en Russie en cette fin d’hiver, c’est l’une des occasions les plus joyeuses de voir le pays en fête — le guide complet pour préparer un voyage à Moscou proposé par voyagerussie.com permet d’y organiser son séjour au plus près des animations.

À l’étranger, la diaspora a repris le flambeau. En France comme dans toute l’Europe, paroisses orthodoxes, centres culturels russes et associations organisent chaque année des « Maslenitsa » dominicales : blinis maison, khorovod improvisé, tournois de jeux d’hiver pour les enfants et, le plus souvent, un grand feu symbolique — parfois remplacé, en ville, par la combustion d’une petite effigie en carton dans un espace sécurisé. La fête fonctionne comme un rituel d’appartenance : un moyen, pour les familles franco-russes, de transmettre une saison entière de mémoire en une seule journée.

La Maslenitsa dans l’art et la mémoire russe

Les artistes russes ont rarement laissé passer une fête aussi photogénique. Boris Koustodiev, le peintre de la Russie des marchands et des foires, lui a consacré plusieurs toiles : son Mardi de Maslenitsa (1919) montre une place bondée, traîneaux, costumes et bannières, peinte d’une palette aussi dense qu’un beurre de fin d’hiver. Avant lui, les laques de Palekh et de Fedoskino, les chromolithographies de la Maison Durnovo et les jouets en bois de Serguiev Possad avaient déjà fait de Dame Maslenitsa une figure familière des arts populaires.

La fête, enfin, déborde les frontières de la Russie : elle est la version russe d’un héritage carnavalesque commun aux Slaves. Chez les Ukrainiens, la Maslyana se célèbre aux mêmes dates, avec les mêmes crêpes mais aussi des varenyky au fromage frais et des rondes autour du feu ; en Biélorussie, les jours de la semaine portent les mêmes noms, et le même dimanche du Pardon referme les réjouissances. En Pologne, l’« ostatki » — littéralement les « restes », car on y finit les dernières provisions grasses — culmine le jeudi gras, jour des beignets pączki fourrés à la confiture de rose. En République tchèque et en Slovaquie, le fašank (ou masopust) aligne défilés masqués, musiques villageoises et tourtes de viande, le tout arrosé de slivovice avant le jeûne. En Serbie, les « poklade » durent plusieurs semaines et s’achèvent par un cortège costumé qui jette une figurine dans la rivière — variante aquatique du bûcher russe. Partout, le socle est identique : une dernière semaine avant le Carême, des crêpes ou des beignets ronds et dorés comme le soleil, une effigie de l’hiver que l’on brûle ou que l’on noie, et une clôture par le pardon ou le banquet. La Maslenitsa n’est donc pas une curiosité nationale, mais l’une des branches d’un même arbre slave — celle que la Russie a cultivée avec le plus d’éclat.

La fête traverse aussi la littérature, de la complainte rituelle chantée devant l’effigie aux pages de l’Âge d’argent. Ce qui frappe, en la relisant, c’est sa cohérence : sept jours, trois temps — préparation, débordement, pardon —, un seul personnage, l’hiver qu’il faut tuer pour que revienne le soleil. Rarement un carnaval aura aussi bien résisté, en un siècle de révolutions, de famines et de ruptures, à l’épreuve du quotidien : chaque année, entre mi-février et mi-mars, les poêles à blinis se rallument, et l’hiver, une fois de plus, est prié de sortir.