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imprimer cet article  Le monastère des îles Solovki : une lettre ouverte au Premier ministre russe Poutine

Des jeunes filles en décolleté posant devant le monastère des îles Solovki, un ancien camp de travail soviétique perdu au milieu de la mer Blanche, ont été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase pour Piotr Boïarski.

"Ce n’est pas un lieu pour le divertissement et le repos", s’est indigné ce savant dans une lettre ouverte au Premier ministre russe Vladimir Poutine, réclamant que l’Etat rende à l’Eglise orthodoxe le monastère, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco.

Parmi le millier d’habitants de cet archipel reculé du nord-ouest de la Russie, à 160 kilomètres du Cercle polaire, beaucoup soutiennent Piotr Boïarski, car ils craignent que l’afflux des touristes laïques ne porte atteinte à l’héritage religieux des îles Solovki.

D’autres, en revanche, tel l’historien local Iouri Brodski, considèrent que l’Eglise constitue la plus grande menace pour ce lieu, devenu dans la conscience nationale un symbole de la cruauté soviétique. Dans les années 1920, ce refuge de moines aux églises d’un blanc immaculé et aux épais murs de pierre a été transformé par les bolcheviks en véritable prototype de camp de travail forcé, où ils ont infligé aux détenus la faim, l’isolement et les tortures. Le célèbre écrivain russe et ancien dissident Alexandre Soljenitsyne l’avait à cet égard qualifié de "mère du Goulag".

Une pierre rapportée des îles Solovki a été posée en face de l’ancien quartier général des services secrets soviétiques (KGB) à Moscou, à la mémoire des millions de personnes mortes dans les camps. Et un musée du Goulag a été ouvert dans le monastère, où, selon Iouri Brodski, au moins 10.000 personnes ont perdu la vie dans les années 1920-1930.

Après la chute, fin 1991, de l’URSS, les terres sur lesquelles s’étend le monastère ont été promises à l’Eglise. Depuis lors, les prêtres et le musée sont engagés dans une bataille acharnée pour le contrôle de ce site. Ceux qui se rangent du côté de la hiérarchie orthodoxe sont consternés par le passage de nuées de touristes "sauvages" qui finissent par évincer les pèlerins aux revenus généralement plus modestes, tandis que kiosques à souvenirs, villages de toile improvisés et promenades bruyantes en bateau troublent la sérénité du monastère. "Ce n’est pas du tourisme, c’est le chaos", affirme Piotr Boïarski. Pourtant, son avis n’est pas partagé par tous les habitants. Certains voient dans cette campagne de l’Eglise une tentative de monopoliser à son seul profit la lugubre symbolique du monastère."L’Eglise essaie de réécrire l’histoire des îles pour elle-même", accuse l’historien Iouri Brodski. L’Eglise tente aujourd’hui de présenter les purges staliniennes comme une tragédie orthodoxe, en dépit du fait qu’un grand nombre de victimes étaient des athées ou appartenaient à d’autres religions, s’enflamme-t-il. Selon lui, l’Etat russe semble soutenir l’Eglise dans ce combat, l’ex-président Vladimir Poutine, un ancien agent de KGB, ayant fait montre d’un mépris ostensible envers le musée du Goulag, pendant sa visite au monastère en 2001. Las de ces querelles, des insulaires mettent en exergue la nécessité de développer une économie locale dépendant largement du tourisme. "L’Eglise et le musée oublient parfois que les gens ordinaires doivent vivre de quelque chose", s’exclame Marina Smirnova, directrice d’une agence de voyages. Les hôtels et les restaurants disent d’ailleurs avoir besoin tant des 11.000 pèlerins que des 37.000 touristes laïques se rendant chaque année dans l’archipel, où icônes et statuettes en bois représentant des moines côtoient des cochons en céramique portant l’inscription "I love you".

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