Tout le monde connaît la révolution d’octobre de 1917. Les travailleurs et les paysans, dirigés par le Parti bolchevik, s’emparérent du pouvoir en Russie, inaugurant une nouvelle époque, celle du renversement du capitalisme. Pourtant, en 1905, tous les marxistes étaient convaincus que la révolution qui surgirait en Russie serait, avant tout, une révolution bourgeoise.
Comment expliquer que 12 ans plus tard, ce schéma se révélerait totalement dépassé et que la révolution se transformerait en révolution prolétarienne ?
Une partie de la réponse se trouve dans les événements de la révolution de 1905, et dans les débats qui surgirent pendant et après cette révolution.
Les événements de 1905 mirent en jeu quatre forces sociales :
une aristocratie tsariste, faible et arriérée, pour qui il devenait de plus en plus difficile de gouverner et sans aucune volonté de réforme ;
une bourgeoisie nationale ascendante mais encore peu enracinée, largement dépendante du tsarisme et terrifiée par la classe ouvrière dont la taille ne cessait de croître ;
une paysannerie énorme, qui manifestait de plus en plus sa volonté de se libérer des propriétaires terriens ;
enfin, une classe ouvrière petite par le nombre, mais très concentrée et militante, et qui en l’espace de neuf mois allait passer de syndicats dirigés par des policiers à une tentative réelle de prendre le pouvoir.
En 1904, l’autocratie tsariste et la bourgeoisie libérale furent ébranlées par la défaite de la Russie devant le Japon. En août 1904, le Tsar annonça qu’il permettrait à la bourgeoisie de tenir un congrès privé et officieux des "zemstvos", instances régionales impuissantes et purement consultatives.
Le congrès des zemstvos, qui se tint en novembre 1904, demanda de façon timide la mise en place de réformes, évitant soigneusement de parler des questions essentielles comme la Constitution ou la convocation d’une Assemblée constituante pour l’élaborer. Néanmoins, le Tsar craignait le pire et menaça de répression tous ceux qui "rêvaient inutilement d’une Constitution".
Côté travailleurs, le parti ouvrier, le Parti Ouvrier Social-Démocrate Russe (POSDR - "social démocratie" était le nom que s’étaient donnés à l’époque les marxistes), avait connu une scission en 1903. Les bolcheviks ("ceux de la majorité") étaient dirigés par Lénine, et les mencheviks ("ceux de la minorité") avaient pour dirigeants Martov et Trotsky.
Cette scission, que personne n’avait prévue, avait pour origine la question des statuts et les tâches du militant. Les bolcheviks avaient une vision plus rigoureuse et disciplinée du militantisme que les mencheviks.
Au début, les différences politiques étaient peu importantes entre les deux tendances. Mais au fur et à mesure des événements, des différences apparurent et se creusèrent.
Le premier événement de la révolution proprement dite se produisit le 22 janvier, lors de la manifestation pacifique et populaire organisée par le Père Gapone pour demander des réformes au Tsar. Les militants du POSDR - la scission entre bolcheviks et mencheviks avait du mal à se réaliser sur le terrain - y participèrent. Ils avaient leur propre cortège, leur propre banderole, et étaient... 18 ! Ils organisèrent des réunions dans la rue pour expliquer le programme minimum... et ils se firent huer par la foule.
Mais malgré ce début peu reluisant, les choses allaient changer. Le Tsar, en ordonnant à la troupe de tirer sur la foule (elle tua des centaines de manifestants), allait renforcer l’emprise des marxistes sur le mouvement.
Le développement du mouvement
Durant le printemps, il y eut des grèves et des occupations de terres qui culminèrent avec la mutinerie des marins du Cuirassé Potemkine. Devant cette situation, disait Lénine, la question principale n’était pas de "préparer" les travailleurs à l’insurrection, comme le voulaient les mencheviks, mais de l’organiser.
Dans ce but, les bolcheviks préconisaient de faire de l’agitation pour une grève politique de masse et de "s’acheminer sans plus attendre vers l’armement du prolétariat tout en élaborant un plan pour l’insurrection et pour la direction de celle-ci, pour laquelle des groupes spéciaux de militants devraient être créés, quand ce serait nécessaire."
De cette façon, le travail effectué par Lénine contribuait à l’élaboration de bon nombre des tactiques essentielles du socialisme révolutionnaire moderne : la grève générale, le combat pour des milices ouvrières et l’insurrection armée.
Jusque là, le programme bolchévique était divisé en un "programme minimum" qui comprenait des réformes telles la république démocratique, la nationalisation de la terre et l’abolition de l’armée permanente, qui pouvaient être acquises sous le capitalisme, et un "programme maximum" qui concernait la politique d’un gouvernement ouvrier parvenu au pouvoir.
Un nouveau programme
En effet, Lénine était en train d’avancer un nouveau type de programme. Nouveau dans sa forme et dans son contenu : un programme d’action, dont l’objectif était d’amener la classe ouvrière de ses luttes immédiates à la question de la prise du pouvoir.
Malgré cet énorme pas en avant, il restait une faiblesse profonde dans la politique de Lénine. Cette faiblesse était contenue dans le mot d’ordre "pour une dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie".
Le mot d’ordre central de Lénine laissait sans réponses deux questions de classe, dont les solutions étaient "algébriques" :
Quelle classe dominerait le gouvernement provisoire : le prolétariat ou la paysannerie ?
Selon quel rythme le prolétariat pourrait-il passer des tâches purement démocratiques aux mesures spécifiquement socialistes ?
Trotsky avançait une réponse. En soi, la paysannerie n’était pas capable d’avancer ses intérêts révolutionnaires indépendamment du prolétariat. De fait, l’alliance populaire dont tout le monde admettait qu’elle était indispensable pour le renversement du tsarisme, serait nécessairement dirigée et dominée par la classe ouvrière.
Etant donné que le prolétariat allait diriger le gouvernement provisoire, le caractère de classe d’un tel gouvernement ne saurait être "une dictature démocratique". Il serait, en fait, "un gouvernement ouvrier soutenu par la paysannerie."
Malgré leurs différences de slogans, Trotsky était d’accord avec Lénine sur le fait qu’un gouvernement provisoire ne mettrait pas en œuvre plus que le programme minimum, en attendant la révolution socialiste en Europe.
Mais l’expérience de la deuxième moitié de 1905, marquée par la création des conseils ouvriers, le lancement des grèves de masse et l’interaction des luttes politiques et des revendications économiques spontanées, allait creuser les différences entre Lénine et Trotsky et obliger ce dernier à pousser plus loin la théorie de la révolution permanente.
De la grève générale aux conseils ouvriers
En octobre 1905, la révolution qui s’était fait sentir pendant toute l’année explosa. Le nouvel élément de cette vague révolutionnaire fut la création à St Pétersbourg d’un "soviet", un conseil des députés ouvriers. Chaque délégué, entièrement révocable et responsable, représentait 500 travailleurs d’usine.
Pour Trotsky, le soviet "a surgi en réponse à un besoin objectif : un besoin né des événements. Il était une organisation qui faisait autorité mais qui n’avait pas de tradition ; une organisation qui pouvait immédiatement impliquer une masse éparpillée de centaines de milliers de gens, sans avoir une machinerie organisationnelle réelle ; qui réunissait les courants révolutionnaires du prolétariat ; qui était capable d’initiative et d’une autodiscipline spontanée..."
A la différence de Trotsky, les bolcheviks ont répondu dans un premier temps au développement du soviet par une position assez unilatérale.
Ils craignaient que le soviet ne cache une tentative menchévique visant à créer un parti vague et large à la place d’une organisation d’avant-garde combative. Ils en tirèrent des conclusions dangereusement sectaires sur le caractère des soviets.
Selon Lunacharsky, un dirigeant bolchevique, le soviet n’était qu’une "provocation menchevique du style Zubatov", c’est-à-dire pareille à un syndicat jaune !
Plus tard, les bolcheviks ont présenté au soviet l’ultimatum suivant : adoptez le programme du POSDR ou nous partirons ! Le soviet a refusé le piège et est passé à la question suivante. Totalement confus, les délégués bolcheviques sont restés. Lénine critiqua très sévèrement ces tactiques. Pour lui, le soviet, loin d’être un obstacle au parti, constituait l’embryon d’une forme nouvelle de gouvernement ouvrier.
Certes, l’autorité du soviet grandissait. Mais quelle position prendrait-il face aux développements politiques ?
La tentative du Tsar pour adoucir la bourgeoisie - la promesse d’une "Douma (parlement) consultative", qui serait convoquée en janvier 1906 - ne calma en rien le colère des travailleurs. En réponse, ils promirent d’organiser une grève générale quand la Douma serait convoquée !
Entretemps, une grève des compositeurs du livre reçut le soutien des cheminots. Rapidement, d’autres travailleurs débrayèrent. Le 12 octobre, 750 000 travailleurs étaient en grève.
Au début, la grève fut purement économique. Rapidement, elle se transforma en grève générale politique, mais sans objectif clair : contre la Douma, mais pour quoi ?
Le 17 octobre, cherchant à désamorcer le mouvement, le Tsar publia un Manifeste constitutionnel qui réussit à convaincre une partie de la bourgeoisie de soutenir le régime et de s’opposer aux travailleurs en grève. Lorsque des travailleurs cherchèrent à tourner le mouvement vers des objectifs économiques, dont la revendication de la journée de 8 heures, imposée "d’en bas", les patrons répondirent par le lock-out. La situation devenait de plus en plus tendue.
La crise permettait aux tendances marxistes de s’exprimer publiquement, à travers des journaux de masse. Nachalo ("Début"), le journal menchévique était sous le contrôle effectif de Trotsky et de Helphand, à tel point que Martov se plaignait de ne pas y trouver la politique menchévique.
Trotsky utilisait ce nouveau forum pour expliquer l’impossibilité de maintenir une séparation rigide entre les programmes minimum et maximum :
"La victoire totale de la révolution implique la victoire du prolétariat. A son tour, cela signifie une révolution de plus, une révolution continue. Le prolétariat remplit les tâches fondamentale de la démocratie - et à un certain point la logique de son combat direct pour la consolidation de sa suprématie politique fait en sorte qu’il rencontre des problèmes purement socialistes. Une continuité révolutionnaire est établie entre les programmes minimum et maximum."
Tandis que Lénine soulignait que la phase démocratique de la révolution ne serait dépassée qu’après son achèvement, pour Trotsky les conquêtes démocratiques elles-mêmes ne pouvaient être garanties que par un gouvernement ouvrier :
"Dès que ce pouvoir est transféré aux mains d’un gouvernement révolutionnaire avec une majorité socialiste, la division de notre programme entre un programme minimum et un programme maximum perd toute signification, à la fois en principe et en pratique. Un gouvernement prolétarien ne peut en aucune circonstance se confiner dans de telles limites."
Contre Lénine, qui soulignait que la nécessité d’une alliance forte avec la paysannerie allait limiter les travailleurs à mettre en œuvre une révolution démocratique et agraire totale, Trotsky disait :
"Quel que soit le drapeau politique sous lequel le prolétariat a pris le pouvoir, il est obligé de prendre la voie de la politique socialiste."
La force de la position de Trotsky était qu’elle dévoilait les contradictions du slogan de la "dictature démocratique" avancé par les bolcheviks.
La faiblesse de Trotsky était qu’à cette étape, il formulait la révolution permanente non pas en forme de programme et de tactiques, mais comme une loi objective qui, inévitablement, se ferait sentir.
A ce moment-là Trotsky, comme les mencheviks, sous-estimait le rôle de l’avant-garde révolutionnaire organisée pour la victoire de la révolution.
Pour cette raison, la meilleure compréhension de Trotsky des dynamiques de classe de la révolution s’est avérée être un guide pour l’action moins utile que la théorie imparfaite de Lénine.
Le début de la fin
En octobre 1905, quand la classe ouvrière était à l’offensive, la position de Trotsky et Parvus était plus ou moins adéquate. Mais lorsque le mouvement spontané a commencé à s’essoufler, la faiblesse de la position de Trotsky est devenue évidente. Il n’avait pas d’organisation capable d’aller contre l’état d’esprit qui prédominait chez les travailleurs et de guider ces derniers vers une nouvelle offensive.
Cette faiblesse fut à l’origine de la défaite de la révolution à St Petersbourg, en décembre 1905.
Au mois de novembre, après que les libéraux avaient renoncé à soutenir le mouvement ouvrier, et après la défaite du combat pour la journée de 8 heures, le Tsar devint assez confiant pour imposer la loi martiale en Pologne, à l’époque sous domination russe, et pour exécuter des marins mutinés.
En réponse, le soviet de St Pétersbourg, dont Trotsky était devenu le dirigeant de facto, appela à une grève générale qui obligea le Tsar à reculer. Mais les travailleurs ne pouvaient pas aller plus loin.
Il n’y avait que peu d’organisation parmi les paysans de l’armée et aucune préparation à une insurrection armée. Après quelques jours, le soviet fut obligé de battre en retraite et d’arrêter le mouvement.
Sentant son moment venu, le régime reprit l’offensive. Le pouvoir utilisa toutes les armes à sa disposition : arrestations, fermeture des journaux, rafles policières ; sans direction claire et sans parti discipliné, le Soviet de St Pétersbourg ne pouvait rien faire pour empêcher sa victoire. Même ses appels à la grève générale ne rencontrèrent pas d’écho parmi une classe ouvrière de plus en plus demoralisée. L’armée prit le contrôle de la ville sans trop de difficulté.
Les choses en allèrent tout autrement à Moscou où les bolcheviks constituaient la majorité. Leurs craintes sectaires avaient retardé la création d’un soviet jusqu’au 22 novembre, mais une fois créé, le soviet, s’appuyant sur la force de l’organisation bolchévique, put résister à l’offensive du tsarisme.
Appelant d’abord à une grève générale, puis à une insurrection armée, les bolcheviks organisèrent une milice ouvrière armée forte de 1000 travailleurs, qui tint tête à la troupe tsariste.
Néanmoins, sans l’appui d’autres secteurs du pays, l’insurrection héroïque de Moscou était vouée à l’échec. Le 18 décembre, la révolution s’acheva de façon sanglante. Plus de 1000 personnes furent tuées à Moscou, 14 000 dans l’ensemble du pays. 70 000 autres allaient connaître l’exil après une série de procès iniques montés contre les rebelles.
La révolution de 1905 était terminée.
Document de Pouvoir Ouvrier et de la Ligue pour une Internationale Communiste Révolutionnaire.