Réponses de V. V. Poutine, Président de Russie, lors de la session du Conseil des chefs d’État de la CEI à Yalta. Position de Moscou : "En ce qui concerne le soutien par la population des décision prises pour créer la zone de libre-échange, chez nous en Russie, c’est une immense majorité, plus de 90% qui est pour, 70% en Ukraine, et en Biélorussie, 90%, au Kazakhstan, je pense que le chiffre est le même. C’est pourquoi nous ne sommes pas seulement convaincus professionnellement qu’il s’agit d’une mesure positive, mais, ce qui est particulièrement important, nous exécutons la volonté des peuples de nos États."
Question :
Le document sur la création d’un espace économique unique présente une volonté d’encadrer, il prévoit différents niveaux et une intégration à plusieurs vitesses. Par exemple, l’Ukraine, avait l’intention de signer ce document avec des réserves. Cela n’a-t-il pas déçu votre attente ? Ce document ne répète-t-il pas la destinée des nombreux accords qui avaient déjà été atteints dans le cadre de la CEI et qui n’ont jamais été réalisés ?
V. V. Poutine :
Des experts ont travaillé sur ce document pendant plusieurs mois durant. C’est le Kazakhstan qui est l’initiateur de l’Espace économique unique. D’ailleurs je dois dire que le Kazakhstan fait montre d’une volonté infatigable de résoudre les problèmes qui naissent entre nos économies sur le chemin de l’intégration, et c’est pourquoi nous devons être reconnaissants envers le Kazakhstan.
Je ne crois pas que le document ait un caractère général. Ce sont, bien entendu, des documents qui dans une grande mesure forment un cadre, mais cela, tout de même, forme une bonne base pour régler les problèmes économiques en concertation. J’ai regardé les commentaires des acteurs politiques, des économistes, des diplomates. Malheureusement, les commentaires professionnels sur ces questions sont pratiquement inexistants. On se retrouve avec l’impression que les gens qui interviennent sur ce thème soit n’ont pas lu le document du tout, soit l’ont lu en diagonale. Souvent ce sont les commentateurs qui le font pour des raisons d’opportunisme politique, sans se préoccuper des intérêts nationaux de leurs pays. Je suis profondément convaincu que ces documents sont des documents nécessaires, et qu’ils sont vérifiés, et qu’ils correspondent au niveau de l’intégration telle qu’elle existe aujourd’hui. Pourquoi avons nous fait ce pas ?
Parce que les frontières qui ont été désignées dès le départ dans la CEI ne tenaient aucun compte des différentes possibilités de nos différents pays dans les processus d’intégration.
Que visent les documents que nous avons signés aujourd’hui ? Je le signale, tous ces documents se trouvent entièrement dans le domaine de la coopération économique. Ils visent à réduire le coût des infrastructures pour la production industrielle, le transport et la vente des biens manufacturés et de l’agriculture. En fin de compte, cela doit conduire à une augmentation de la compétitivité de nos produits sur les marchés mondiaux. Ces documents visent à réduire, pour les producteurs de biens manufacturés, pour les acteurs du marché, le coût de leurs interactions entre eux sur un espace formé de quatre pays. Pour cela nous tenons compte des particularités aussi bien économiques que politiques de chacun de nos partenaires. Notamment en Ukraine. Dans les documents eux-mêmes on trouve un exposé de ces particularités.
Nous avons ce caractère multiniveau d’intégration, tout en gardant à l’esprit que les principes restent les mêmes. La partie russe est satisfaite aussi bien par la qualité des documents préparés que du fait qu’aujourd’hui a eu lieu leur signature. En ce qui concerne les exceptions, nous en avons discuté avant leur signature, et le président d’Ukraine nous a parlé de leur contenu. D’ailleurs cela n’en modifie pas le moins du monde l’esprit. La question est que la signature de ces documents ne doit pas venir contredire la Constitution de l’Ukraine. Je vous assure qu’ils ne contredisent pas non plus la Constitution de la Fédération de Russie. En ce qui concerne les Constitutions de la Biélorussie et du Kazakhstan, les présidents de ces États prendront position eux-mêmes. Je pense qu’il est peu probable qu’il y ait de telles contradictions.
Question :
On a appris que le Conseil a adopté une résolution sur le problème de l’Abkhazie. Pouvez-vous le commenter ?
V. V. Poutine :
Dans l’espace post-soviétique, l’un des problèmes les plus douloureux est celui de l’Abkhazie. Nous souhaitons tous que ce problème et d’autres du même type se règlent de façon juste et sur la base du droit international et des réalités dans lesquelles nous vivons. Pour que soient résolus de façon juste et dans le respect des droits de tous les peuples qui vivent dans des territoires de régions en conflit. La Russie, comme d’autres pays de la CEI, a soutenu l’initiative du président de Géorgie qui a consisté à adopter ces documents, lesquels nous rappellent l’existence de ce problème et les principes de sa solution.
Question :
A votre avis, qu’est-ce qui a dominé le sommet : l’économie ou la politique ? On a entendu dire ici que l’on réfléchissait à la création d’un espace unique politique, comme cela a été commenté. Qu’en pense la population de ces quatre pays ?
V. V. Poutine :
J’ai l’impression que c’est l’économie qui a dominé en fin de compte. Quoique nous ayons passé beaucoup de temps sur les questions de la coopération politique aussi. Pour la Russie dans ce contexte il est important que nos collègues acceptent d’envoyer des observateurs aux élections de la Douma russe et aux élections présidentielles en Tchétchénie. Nous avons discuté des questions liées à la résolution du conflit en Abkhazie. Nous avons adopté le document correspondant. Je considère que l’adjoint au Secrétaire Général de l’ONU a fait un excellent exposé sur la lutte contre les stupéfiants. Ceci est arrivé pour la première fois lors d’un sommet des chefs d’Etat de la CEI, et c’est grâce au Président d’Ukraine, lequel est actuellement en charge de la présidence du Conseil. Nous avons en permanence coopéré avec l’ONU, mais dans un dialogue aussi direct, il s’agit d’une première expérience très importante. J’ai été très intéressé d’apprendre que le chef de la direction en personne s’est rendu sur place en Afghanistan, qu’il y a rencontré les chefs de factions, et qu’il est allé rencontrer dans les villages ceux qui font pousser les plantes opiacées. Il faut le dire, les gens de l’ONU se conduisent de façon professionnelle et courageuse, et nous souhaitons élargir ces contacts. Cela est très important pour nos pays.En ce qui concerne la zone de libre-échange, je considère qu’elle est possible, même en cas d’entrée de certains pays dans l’OMC. Mais notre position est connue : la zone de libre-échange est possible justement en prenant en compte les intérêts des pays qui y adhèreront, et cela pourra être réalisé en formulant les exceptions et les aménagements nécessaires au régime général du libre-échange.
En ce qui concerne le soutien par la population des décision prises pour créer la zone de libre-échange, chez nous en Russie, c’est une immense majorité, plus de 90% qui est pour, 70% en Ukraine, et en Biélorussie, 90%, au Kazakhstan, je pense que le chiffre est le même. C’est pourquoi nous ne sommes pas seulement convaincus professionnellement qu’il s’agit d’une mesure positive, mais, ce qui est particulièrement important, nous exécutons la volonté des peuples de nos États.
Question :
La création d’un organisme supranationale a donné lieu en Ukraine à des débats parlementaires qui ont dégénéré en scandale. Nombreux sont ceux qui ont affirmé que cela pourra conduire par l’économie à la perte de souveraineté de l’Ukraine en tant qu’État. Et même, en fin de compte, de ressusciter l’URSS. Que pensez-vous à ce sujet ? Jusqu’à quel point êtes-vous sûr que sera réalisé le point qui consiste à créer une zone de libre-échange avec d’autres États de la CEI ?
V. V. Poutine :
Je ne crois pas que la création d’un organisme de régulation peut conduire à la renaissance de l’Union Soviétique. C’est une bêtise et une erreur de raisonnement, c’est « jeter le bébé avec l’eau du bain ». Ces gens ne comprennent même pas ce qu’ils disent. D’ailleurs on a envie de leur poser la question : « Comprends-tu toi-même ce que tu dis ? ». Je suis certain qu’ils ne le comprennent pas.
L’Union Soviétique est une page très difficile de l’histoire de nos peuples. Elle a été héroïque, et créatrice, et tragique. Mais elle a été tournée.
C’est fini. Le train est parti. Nous devons réfléchir à la situation présente et à l’avenir de nos peuples. Si nous nous occupons de cela de façon responsable, alors nous devons rassembler tout ce qui est positif de ce que nous ont légué les générations passées. Elles ont beaucoup fait pour que nous puissions vivre aujourd’hui et élever nos enfants demain. On ne peut pas tout jeter aux poubelles de l’histoire. Les générations qui nous ont précédées ont beaucoup fait. Il faut considérer cela avec professionnalisme et attention. Et toutes nos actions en ce qui concerne l’espace de libre-échange visent à résoudre justement cette question : la garantie d’un développement efficace de l’économie de nos pays avant tout. Nous ne parlons pas de la création d’un organisme supranational, pour respecter la position ukrainienne. Nous avons opté pour une autre terminologie : des organismes de régulation.
Aujourd’hui nous parlons, et en Ukraine, et en Russie, et dans d’autres pays de la CEI, de l’intégration et de l’orientation européenne. Pourquoi ? Parce que là-bas l’économie se développe bien et que les gens vivent bien. Nous aussi voulons cela. Mais là-bas les gens prennent des décisions responsables, ne se livrent pas à la politique politicienne. Là-bas justement, on a pris la décision de créer des organismes supranationaux de régulation, on a signé l’accord de Rome et on a commencé à travailler, en laissant de côté les ambitions. Alors que chez nous il y a des gens qui souhaitent se livrer à ces spéculations. Il faut considérer froidement et de façon pragmatique ce qui se fait dans le monde et dans nos pays, et avancer. Nous avons tout ce qu’il faut pour cela. Et nous sommes pleins de détermination pour le faire.
Le 19 septembre 2003 / Yalta