L’évolution de l’idée europenne en Russie et les nombreux débats auxquels elle a donné lieu ainsi que les échos que ces débats ont trouvés dans la pensée occidentale sont présentés et analysés.
Historien reconnu, spécialiste des relations russo-européennes, Alexandre Tchoubarian est le directeur de l’Institut d’histoire universelle de Moscou et vice-président de l’Académie des sciences. Il a participé à la publication de l’ouvrage collectif, L’URSS et l’Europe dans les années 1920 aux Presses universitaires de la Sorbonne en 2002.
Alexandre Tchoubarian analyse dans son livre les aspects théoriques, culturels et historiques de l’évolution de l’idée européenne en Russie ; il évoque également les problèmes que cela pose dans la conscience collective russe et européenne. Il définit le terme d’ « idée européenne » ou d’« européisme russe » comme étant l’attitude de la Russie envers l’Europe. Cette attitude englobe la manière dont la société russe se sent partie intégrante de la civilisation européenne, des ses institutions politiques et culturelles. Le point de départ de cette réflexion constitue l’ensemble des stéréotypes sur la Russie et les Russes ; leur apparition, leur histoire et leur évolution permet de mieux comprendre l’état actuel des relations russo-européennes. Ainsi, aux yeux des Européens, la Russie est passée par plusieurs stades : pays arriéré peuplé d’ignorants, puissance menaçante à l’époque de Pierre le Grand, puis État totalitaire.
Après la chute de l’URSS et la mise en place de réformes démocratiques, les principaux arguments sur l’incompatibilité entre la Russie et l’Europe deviennent moins virulents. Mais plusieurs d’entre eux subsistent et sont même cultivés par certains milieux occidentaux. L’évolution de l’idée européenne en Russie a été jalonnée par de nombreuses étapes que l’auteur analyse en profondeur. Le premier point de rupture entre la Russie et l’Occident constitue la naissance du christianisme. Par la suite, le schisme entre les Églises orientales et occidentales renforce l’opposition Est-Ouest. Par conséquent, l’européisme russe se fonde parfois comme une antithèse de la tradition chrétienne occidentale. Au XVIIe siècle apparaît un nouvel équilibre basé sur des rapports de force entre les puissances continentales à travers des coalitions entre les différents États. Le processus d’européanisation débute sous Pierre le Grand et se poursuit sous Catherine II. C’est également à cette époque que se forge l’image de la Russie comme nouvelle menace pour le continent. Et tandis qu’en Europe des nouveaux projets voient le jour (Sully, Hugo Grotius, Jean-Jacques Rousseau, etc.), en Russie, Desnitski, Malinovski ou Radichtchev s’interrogent sur la place de la Russie en Europe. En les analysant, l’auteur démontre le caractère universel de ces projets : ils sont les premiers à proposer un mécanisme européen commun.
Qu’elles soient russes ou occidentales, certaines de ces réflexions associent la Russie à la vie européenne. Se dessine ainsi une évolution positive des stéréotypes antirusses. Après les campagnes napoléoniennes, la Russie fait son entrée dans la cour des grands. Le milieu du XIXe siècle marque une nouvelle étape dans l’évolution de l’européisme russe. La société russe se trouve scindée sur la question des relations avec l’Europe. Deux courants se forment : les occidentalistes (Tourgueniev, Gogol, etc.) et les slavophiles (Kireevski, Khomiakov, Aksakov, etc.). Le début du XXe siècle voit l’apparition de nouveaux projets et mouvements : celui de la création de « l’Europe du Milieu », le Congrès de tous les Slaves, etc ; ils se présentent comme des variantes du développement de l’idée européenne au niveau régional. Au XXe siècle, l’Europe se trouve partagée en deux camps ce qui met un frein au rapprochement. En 1915 Lénine présente son article « Sur le slogan des États-Unis d’Europe » qui devient une sorte de préambule à la création de « l’européisme bolchevique ».
L’Internationale Communiste (le Kominterm) voit le jour et son but est la révolution mondiale dont le noyau devrait être l’Europe. Après la Première Guerre mondiale, le système de Versailles reflète la nouvelle vision de l’Europe par les pays vainqueurs. Les leaders occidentaux et les États-Unis ont comme objectif la non-reconnaissance de la Russie bolchevique et la liquidation du régime soviétique. Entre les deux guerres, l’arrivée du nazisme au pouvoir en Allemagne crée une nouvelle situation d’insécurité en Europe. Les idées européennes continuent à subsister, notamment parmi les membres de la Résistance. Elles s’opposent au programme de « nouvel ordre mondial » d’Hitler. Après la Seconde Guerre mondiale débute le processus aboutissant à la création de l’Union européenne dans sa version actuelle ; la question de la Russie et des pays de l’Europe de l’Est se pose avec la même acuité. Toutefois, l’URSS est exclue des projets européens en raison du régime communiste. La fin des années 1940 donne naissance au « système socialiste » : en 1949, le Conseil d’assistance mutuelle économique ; en 1955, le Pacte de Varsovie (qui sert de contrepoids à l’Otan).
Par conséquent, l’URSS essaie de mettre en place un certain modèle d’« européisme à la mode soviétique ». La fin des années 1980 ouvre une autre étape dans les relations entre la Russie et l’Europe. En 1989, lors d’une réunion du Parlement européen, M. Gorbatchev expose une nouvelle vision de la politique internationale de Moscou et notamment de ses relations avec l’Europe. Après la chute du régime communiste, la Russie entame des réformes démocratiques qui lui permettent de devenir un partenaire important dans les domaines économiques, politiques ou culturels. Mais le retard économique demeure un obstacle sérieux pour son entrée dans l’union. Malgré tout, l’aspiration au développement des relations entre la Russie et l’Union européenne existe et se renforce : l’accord sur la coopération et le partenariat en 1994, l’échange de documents stratégiques en 1999, le sommet de la Russie et de l’Union européenne en 2005. Le livre s’achève sur la question de l’avenir de l’idée européenne. La Russie connaît une nouvelle étape dans son rapprochement avec l’Europe.
Sous la présidence de Vladimir Poutine, ce processus a connu certaines crispations. L’avenir est dominé par de nombreuses interrogations. L’accession au pouvoir de Dmitri Medvedev suscite l’espoir de nombreux observateurs et permet d’envisager une certaine détente. Mais selon Alexandre Tchoubarian, le futur de l’européisme russe est conditionné par une question : l’Europe acceptera-t-elle cette variante de « l’européisme russe » marquée par le renforcement des traditions et des valeurs russes ?
Les relations entre la Russie et l’Europe alimentent depuis longtemps les débats et continuent à déchaîner des passions, à la fois en Russie et en Occident. Courant de pensée politique et réalité objective, l’européisme russe - défini par Alexandre Tchoubarian comme l’attitude de la Russie envers l’Europe - demeure un champ d’interaction mais aussi de confrontation permanente entre opinions conservatrices, libérales ou radicales. Depuis Alexandre Herzen, cette notion est entrée dans les discussions qui ont agité la société russe, et elle est déterminée par la question identitaire si profondément ancrée dans les particularités nationales du pays.
Alexandre Tchoubarian propose dans son livre une analyse en profondeur des aspects théoriques, culturels et historiques de l’évolution de l’idée européenne en Russie ainsi que les échos que ces débats ont trouvés dans la pensée occidentale.
Vu de Moscou, le projet européen - concrétisé par la création de l’Union européenne - s’est souvent développé comme une antithèse au renforcement de la puissance russe. Nourri par des stéréotypes tenaces qui ont traversé les siècles, il a souvent débouché sur des crispations, voire des dissensions profondes. Méfiance réciproque, différences séculaires, l’histoire se répète : selon Alexandre Tchoubarian, les débats actuels ne sont rien d’autre que le prolongement naturel d’une attitude souvent en opposition et d’un syndrome antirusse latent. Toutefois, l’européisme a un bel avenir devant lui à condition que l’Europe accepte le maintien des valeurs historiques fondamentales et des traditions nationales russes.
Gare aux falsifications de l’histoire
La lutte contre la mauvaise compréhension et l’interprétation erronée de notre histoire nationale (surtout celle du XXe siècle) a commencé. Le 19 mai, le président Dmitri Medvedev a signé un décret sur la création d’une Commission de lutte contre les tentatives de falsification de l’Histoire. Il est évident que cet organe, qui comprend beaucoup plus de hauts fonctionnaires que d’historiens, fait partie d’une vaste campagne. Rappelons en effet que le 6 mai, la Douma a entamé l’examen d’une loi contre la réhabilitation du nazisme et des criminels nazis dans les anciennes républiques soviétiques. Le projet de loi prévoit de trois à cinq ans de détention en cas de "révisionnisme", et il vise aussi bien les Russes que les ressortissants étrangers. Il envisage également, à l’encontre des anciennes républiques de l’URSS tentées de réviser le bilan de la Seconde Guerre mondiale, des sanctions allant jusqu’à l’expulsion des ambassadeurs et à la rupture des relations diplomatiques.
La toute nouvelle commission se compose de hautes personnalités de l’appareil d’Etat. C’est Sergueï Narychkine, le chef de l’administration présidentielle, qui la dirige. Parmi les historiens associés à cette mission figurent Alexandre Tchoubarian, directeur de l’Institut d’histoire générale de l’Académie des sciences, et Natalia Narotchnitskaïa, directrice de l’Institut Andreï Sakharov d’histoire russe de l’Académie des sciences.
"L’opposition Occident-URSS a été réduite à l’affrontement communisme-démocratie, ce qui a provoqué la substitution de la victoire de l’URSS lors la Deuxième guerre mondiale par celle de l’Occident lors de la guerre froide", - milite Natalia Narotchnitskaïa pour une nouvelle collaboration entre la Russie et l’Europe afin que la Russie recouvre son rôle de facteur systémique des relations internationales. L’auteur propose un regard neuf sur le « dilemme Russie-Europe », car, écrit-elle, « l’avenir de la Russie est l’avenir de l’Europe ». Fort d’une émotion palpable, son livre ’Que reste-t-il de notre victoire ? Russie-Occident : le malentendu’ est un cri de désespoir de tout un peuple qui se croit privé de l’honneur de sa propre histoire.
"La Russie et l’idée européenne" de Alexandre Tchoubarian
Traduit du russe par Viktoriya Lajoye
Préf. Jacques Sapir
Editions des Syrtes, Paris
Parution : octobre 2009
Reliure : Broché
Page : 295
ISBN : 978-2-84545-140-7
EAN13 : 9782845451407
"Que reste-t-il de notre victoire ? - Russie-Occident : le malentendu"
de Natalia Narotchnitskaïa
Jacques Imbert (Traducteur) , François-Xavier Coquin (Préfacier) , Jacques Sapir (Postfacier)
Paru le : 28/02/2008
Editions des Syrtes, Paris
ISBN : 978-2-84545-132-2 EAN : 9782845451322
Nb. de pages : 203 pages