Après 1989, la France et la Russie ont construit un programme d’échanges avec les grands Instituts Russes Steklov et Landau. Ces programmes se prolongent encore aujourd’hui. Ils ont contribué à tisser, entre nos deux pays des liens nombreux et fructueux.
VISITE DE VLADIMIR POUTINE, PRÉSIDENT DE LA FÉDÉRATION DE RUSSIE, À L’INSTITUT DE FRANCE
Programme :
Accueil du Président Vladimir POUTINE par M. Pierre MESSMER, chancelier de l’Institut, les secrétaires perpétuels des Académies et M. Gilbert DAGRON, président de l’Institut.
Visite de la Coupole, de la Bibliothèque de l’Institut et de la Bibliothèque Mazarine.
En grande salle des séances :
allocution de M. Pierre MESSMER
allocution de M. Jean CLUZEL, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques,
allocution de M. Arnaud d’HAUTERIVES, secrétaire perpétuel de l’Académie des beaux-arts,
allocution de M. Jean DERCOURT, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences,
allocution de M. Jean LECLANT, secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions et belles-lettres,
allocution de Mme Hélène CARRÈRE d’ENCAUSSE, secrétaire perpétuel de l’Académie française.
Discours du Président Vladimir POUTINE.
Institut de France, 23, quai Conti, 75006 Paris
Allocution de l’Academie des sciences M. Jean Dercourt, Mme Nicole Le Douarin, Secrétaires perpétuels de l’Académie des Sciences prononcée par M. Jean Dercourt
Monsieur le Président,
Pour illustrer la qualité des liens qu’entretiennent depuis fort longtemps les scientifiques russes et français, permettez-moi de remonter le temps.
En 1832, notre Confrère Augustin Cauchy publie ses « Exercices mathématiques », ouvrage ardu vendu à Paris à quelques centaines d’exemplaires. L’un d’eux fut ramené à Moscou par un jeune officier russe, qui trente ans plus tard utilisa à dessein les feuilles de ce recueil pour tapisser les murs de la chambre de sa fille alors âgée d’une dizaine d’années. Celle-ci intriguée par ces formules hiérogliphiques, voulut en pénétrer le sens, et devint une mathématicienne confirmée dont les travaux ont été couronnés par le Grand Prix de l’Académie de Paris. Elle sera ensuite la première femme du 19ème siècle titulaire d’une Chaire dans une Université, celle de Stockholm : il s’agissait de Sonia Kovalevska - dont un des travaux les plus célèbres - le théorème de Cauchy-Kovalevski, réunit à travers les âges, le maître et son incomparable disciple.
En 1920, séjourne à Paris pour une année, un jeune étudiant russe Nikolaï Lusin ; il travaille sur la classification des ensembles que l’Ecole française avait établie, à travers des travaux de Borel-Baire. Il complète cette classification, publie à Paris son ouvrage et retourne à Moscou, où, titulaire de la Chaire de Mathématiques à l’Université Lomonosov, il formera de nombreux élèves dont notre Associé étranger, le grand probabiliste russe Andréï Kolmogorov, auteur entre autres de la théorie sur la turbulence en Mécanique des fluides.
En 1939, un autre de nos Associés étrangers Israël Gelfand publie dans les Comptes rendus de l’Académie d’URSS une note fondatrice d’une nouvelle théorie : les anneaux normés. Il a fallu sept années pour que cette publication parvienne à Paris ; sa découverte provoquera alors des vocations chez des jeunes gens dont quelques uns sont aujourd’hui dans cette salle. Souvent la science russe fournit ces éclairs fondamentaux qui modèlent le paysage pour des générations.
L’école contemporaine russe a comporté des mathématiciens et physiciens de tout premier plan mondial, qui ont souvent développé une approche tout à fait originale de ces disciplines, et donc permis la construction d’une véritable école de pensée avec ses caractéristiques propres. De très grands Instituts de l’Académie des Sciences, tout particulièrement en mathématiques et physique théorique, à Moscou, St Petersbourg, Dubna, Novosibirsk, ont acquis une célébrité mondiale. Ils ont entretenu des échanges actifs avec des centres de recherche français. On peut ainsi citer Mikhaël Gromov, qui a tant apporté aux mathématiques dans nos deux pays et Ludwig Faddeev, élu associé étranger de notre Académie, en 2002.
La physique s’est partagée entre plusieurs écoles de pensée extrêmement actives. Citons celle de Landau (prix Nobel) unique au monde par sa fécondité et son renom. Tous les jeunes apprentis physiciens ont acquis une grande partie de leur savoir, en lisant la dizaine d’ouvrages de physique théorique de Landau et Lifshitz, traduits et ainsi mis à la disposition du public français.
Après 1989, la France et la Russie ont construit un programme d’échanges avec les grands Instituts Russes Steklov et Landau. Ces programmes se prolongent encore aujourd’hui. Ils ont contribué à tisser, entre nos deux pays des liens nombreux et fructueux.
Depuis la seconde guerre mondiale, des missions franco-russes ont été mises sur pied en géologie et en océanographie. Les premières, développées au sein de la Commission de la Carte du Monde, et conduites par Bogdanoff, Kain, Leonov et Zonenchain, établirent les cartes de l’Eurasie. Les secondes ont été marquées par de nombreuses campagnes sur tous les océans du monde et ont apporté tant en biologie qu’en géologie de remarquables résultats. Ceux de Lysitzine, en sédimentologie, sont une référence internationale.
Les scientifiques russes ont joué un rôle clé dans l’exploration de l’Antarctique. Sous la direction de Kotlyakov, l’Institut de Géographie de Moscou et de Saint-Pétersbourg en collaboration avec le Laboratoire de Glaciologie de Grenoble ont défini un objectif commun : reconstituer l’évolution du climat et de la composition de l’atmosphère. Les chercheurs russes et français ont montré ensemble que température et concentration de l’atmosphère en gaz à effet de serre sont liées. Ces découvertes ont contribué à sensibiliser les Etats à l’un des grands défis de notre siècle.
Nous insisterons ici sur les recherches spatiales. Elles ont soudé les équipes russes et françaises depuis les accords préparés par Andreï Gromyko en 1964 et signés à Moscou en 1966 par le Général de Gaulle. Elles se sont déroulées pendant 30 ans et ont renouvelé les connaissances scientifiques de l’espace en astronomie, en géophysique, dans les télécommunications et la médecine spatiale. Chacun se souvient des temps forts que furent les récoltes d’échantillons lunaires par Luna 20 et 24, et les missions des spationautes Jean-Loup Chrétien, Michel Tognini, Léopold Eyhartz, Jean-Pierre et Claudie Haigneré.
Au cours des dernières décennies, d’importantes contributions ont été apportées par la Recherche Russe dans le domaine des Sciences de la Vie. Ces contributions ont tout d’abord concerné la chimie organique biologique avec les travaux du Professeur Oparin, véritable pionnier des recherches sur l’origine de la vie et l’un des principaux protagonistes de l’hypothèse prébiotique.
C’est surtout en biochimie métabolique, biologie moléculaire et physicochimie des macromolécules que les apports des savants russes ont été les plus marquants.
Des savants comme Baiev, Ovchinikov, Mirzabekhov, Spirin, Georgiev et Kisselev ont beaucoup contribué à introduire en Russie les concepts et techniques de biologie moléculaire et du génie génétique. Leurs travaux ont eu un retentissement important sur la compréhension des processus de transcription et traduction génétiques.
Des liens réguliers se sont tissés entre ces biologistes russes et l’école française de la biologie moléculaire à partir de 1972, dans le cadre des accords d’échanges scientifiques « Pompidou-Brejnev ». Notre consoeur, Marianne Grunberg-Manago, qui fut Présidente de notre Académie, a été un artisan infatigable du rapprochement de nos deux communautés scientifiques.
De nombreux biologistes russes ont travaillé dans des laboratoires français, notamment au Collège de France, à l’Institut Pasteur ou dans des laboratoires du CNRS.
Enfin, et plus récemment, ce sont deux biologistes russes, le Professeur Kisselev (spécialiste des ARN de transfert et du code génétique) et le Professeur Razin (spécialiste des prosomes) qui ont été couronnés par le grand Prix Blaise Pascal que confère l’Ecole Normale Supérieure à des savants étrangers, à travers un jury présidé par le Professeur Hubert Curien.
Ces liens scientifiques très riches se poursuivent. Nous espérons vivement qu’ils s’intensifieront encore pour le bénéfice de la Science.