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imprimer cet article  L’Académie française recoit le Président russe Vladimir Poutine

Mardi, le 11 février 2003
Depuis un siècle, depuis le traité d’alliance franco-russe de 1894, depuis la visite, en 1896, du tsar Nicolas II, la France a conservé ce sentiment de russophilie qui l’envahit alors. Du reste, le Pont Alexandre III, construit pour l’Exposition Universelle de 1900, en demeure le durable symbole.

VISITE DE VLADIMIR POUTINE, PRÉSIDENT DE LA FÉDÉRATION DE RUSSIE, À L’INSTITUT DE FRANCE

Programme :

- Accueil du Président Vladimir POUTINE par M. Pierre MESSMER, chancelier de l’Institut, les secrétaires perpétuels des Académies et M. Gilbert DAGRON, président de l’Institut.
- Visite de la Coupole, de la Bibliothèque de l’Institut et de la Bibliothèque Mazarine.

En grande salle des séances :
- allocution de M. Pierre MESSMER
- allocution de M. Jean CLUZEL, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques,
- allocution de M. Arnaud d’HAUTERIVES, secrétaire perpétuel de l’Académie des beaux-arts,
- allocution de M. Jean DERCOURT, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences,
- allocution de M. Jean LECLANT, secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions et belles-lettres,
- allocution de Mme Hélène CARRÈRE d’ENCAUSSE, secrétaire perpétuel de l’Académie française.
- Discours du Président Vladimir POUTINE.

Institut de France, 23, quai Conti, 75006 Paris

Allocution de Monsieur Jean Cluzel, Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques

Monsieur le Président de la Fédération de Russie,

Récemment, au cours d’une conférence publique, Madame Hélène Carrère d’Encausse déclarait : « Mon âme est française et mon cœur est russe ».

N’en serait-il pas un peu de même pour chacune et chacun d’entre nous cet après-midi ?

Depuis un siècle, depuis le traité d’alliance franco-russe de 1894, depuis la visite, en 1896, du tsar Nicolas II, la France a conservé ce sentiment de russophilie qui l’envahit alors. Du reste, le Pont Alexandre III, construit pour l’Exposition Universelle de 1900, en demeure le durable symbole.

Ce pont n’enjambe pas seulement la Seine, puisqu’il rapproche - même virtuellement - nos deux pays, placés à chaque extrémité de cette Europe, pas aussi vieille que l’on voudrait nous le faire croire. Nos deux pays aux histoires si singulières. Nos deux pays, qui ne sauraient vivre repliés sur eux-mêmes, parce qu’ils veulent offrir à l’humanité tout entière la ferveur de leur idéal.

Si l’Académie des Sciences morales et politiques ne peut se targuer de la visite d’un tsar illustre, elle peut se flatter de n’être pas pour rien dans la force de ce lien séculaire.

En 1887, Anatole Leroy-Beaulieu, disciple de Taine, était élu membre de notre Compagnie. Si je rappelle aujourd’hui sa mémoire, c’est parce qu’il fut l’auteur d’une œuvre magistrale, L’empire des tsars et les Russes, paru en 1881-1882, qui permit de comprendre en profondeur « l’espèce de mystère qui plane sur la Russie et ses destinées ».

Cet ouvrage est un exemple de ce que sont les travaux des Sciences morales et politiques, issus d’une longue tradition qui remonte à Montesquieu : guidée par la Raison, une analyse des mœurs et des institutions des peuples, dans le but d’améliorer les conditions de leur vie en société.

Historiquement, l’impact du livre de Leroy-Beaulieu fut d’une telle ampleur qu’il n’est pas exagéré de prétendre qu’il fut un élément majeur du rapprochement entre les élites intellectuelles de nos deux pays.

Leroy-Beaulieu brisait les stéréotypes négatifs qui circulaient en France sur votre peuple. Ces préjugés avaient encore été renforcés par le succès du récit de voyage de Custine, qui mettait l’accent sur la bureaucratie tsariste et la rudesse des mœurs. Pour Leroy-Beaulieu, s’il ne minimisait pas les conséquences encore visibles des invasions mongoles, il affirmait l’appartenance culturelle de la Russie à l’Europe.

Bien plus, il mettait en lumière les processus d’occidentalisation engagés depuis l’abolition du servage par Alexandre II. Dressant un tableau lucide, il jugeait possible la modernisation de cet immense pays.

Mais on sait ce qu’il en advint. L’échec de Stolypine, visionnaire de la Russie moderne, assassiné en 1911, fut la première note d’un glas funèbre qui s’acheva de sonner en 1917 ; lorsque la Révolution d’Octobre imposa au peuple un silence qui devait durer plus de 70 ans. On peut reprocher à l’Occident de s’être tu lui-aussi.

À sa mesure, l’Académie a voulu porter témoignage en élisant associé étranger Andreï Sakharov, voulant espérer que les courriers échangés seraient plus que des murmures dans la nuit de son exil intérieur.

Aujourd’hui, vous êtes confronté, Monsieur le Président, à une tâche historique : celle de remettre debout une société laminée par des décennies de communisme.

Là où beaucoup ont échoué - faire éclore en Russie cette « société de confiance », si bien décrite par Alain Peyrefitte, base de tout développement durable -, là où ils ont échoué, la Fédération de Russie doit réussir.

Les analyses de Leroy-Beaulieu sont sur ce point sans appel :

« La Russie de Pierre le Grand, de Catherine et d’Alexandre II paraît le meilleur exemple de ce que peut et de ce que ne peut pas la loi écrite. Dans aucun État, la législation n’a autant montré à la fois l’étendue et les bornes de sa puissance. Aux mains de l’autocratie, la Russie semble, une ou deux fois par siècle, sur le point d’être transformée en quelques années ; mais les peuples les plus dociles ne se laissent pas ainsi pétrir entre les doigts de leurs maîtres. À regarder les lois, la Russie a été plus d’une fois retournée de fond en comble ; mais les lois n’atteignent pas l’âme des peuples. Pour être efficaces, il faut que les changements accomplis dans la législation le soient parallèlement dans les mœurs et dans les esprits. Autrement, sans harmonie entre la loi et les mœurs, il n’y a que trouble et malaise, et c’est ce que, depuis deux siècles, ont trop souvent éprouvé les Russes ».

En démocratie, l’avenir est dans la main des peuples et leurs dirigeants ont pour mission de favoriser leurs inclinations les plus lucides et les plus généreusement efficaces.

Ces deux vérités, qui ont valeur universelle, pourront permettre à votre peuple de goûter « le bonheur de la liberté et du droit ». Je reprends ici les paroles prononcées à Moscou, en décembre 2000 par mon confrère Alain Besançon. La délégation de notre Compagnie, dirigée par Roland Drago et Thierry de Montbrial, était venu y remettre notre Grand Prix à Alexandre Soljenytsine, au titre du combat que celui-ci mena pour la liberté.

Tel est le message que, depuis 1795, transmet notre Académie : droit et liberté.

Tel est le message qui la rendit victime de l’arbitraire : dissoute en 1803, elle ne fut restaurée qu’en 1832. Droit et liberté !

Tel est le message qu’au nom de l’Académie je vous transmets respectueusement afin qu’ensemble nous bâtissions un monde où s’imposent le droit et la liberté.

C’est un message d’humanisme et d’espérance pour qu’ensemble nous soyons des visionnaires et des acteurs.

Des visionnaires pour imaginer.

Des acteurs pour construire !

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