Izvestia : Depuis 1991, quel chemin la Russie a-t-elle parcouru ?
Egor Gaïdar : Afin de répondre à cette question, je propose de comparer trois années : 1985, 1991 et 2001. En 1985, le système politique et économique de l’URSS devenait de plus en plus sclérosé et inerte. Le système soviétique garantissait certes une grande stabilité mais sa rigidité et son incapacité à s’adapter aux changements étaient le revers de la médaille.
I : Cette rigidité a t-elle été la base de l’effondrement de l’URSS ?
EG : Si l’Union soviétique avait été plus souple, elle aurait certainement duré bien plus longtemps. L’URSS était trop fortement tributaire du marché pétrolier, secteur difficilement prévisible. Le succès de l’économie soviétique était basé sur le prix anormalement haut du baril de pétrole. Aujourd’hui, il vaudrait 70$. En outre, les estimations économiques de l’époque reposaient sur la certitude, acquise on ne sait où, que ce prix serait durable. La chute de l’URSS et la crise qui a suivi ont été liés à l’affaiblissement du pouvoir politique soviétique et à la chute parallèle des cours du pétrole.
I : 1991 ?
EG : A la suite du mois d’août 1991, l’Etat, en tant qu’appareil de direction, a disparu. Les lois soviétiques ne fonctionnaient plus dans les républiques, le pouvoir ne contrôlait plus son argent (chacune des 15 républiques avait sa Banque centrale). L’économie était à terre. Le système socialiste était basé sur une économie dirigée qui à cette époque a côtoyé les premiers mécanismes d’une économie de marché. Cette association ne peut fonctionner que dans un système politique drastique. Si l’Etat disparaît et avec lui son rôle de régulation, cette association ne peut pas durer.
I : et 10 ans ont passé...
EG : En 2001, les volumes de production ont considérablement baissé par rapport à 1985. Mais la capacité de l’économie à s’adapter s’est accrue. La Russie a gagné en rapidité et en maniabilité (...) En 15 ans, nous avons parcouru un chemin très difficile : entre une Union soviétique qui vraisemblablement ne pouvait pas se transformer et une Russie qui a toutes les chances et les capacités de changer.
I : Comment cette capacité s’exprime t-elle aujourd’hui ?
EG : Après la crise de 1998, beaucoup d’observateurs estimaient, moi y compris, qu’une réduction brutale des importations en Russie allait créer une carence de produits sur les marchés intérieurs. Il s’est avéré que les entreprises russes ont su avec une rapidité impressionnante adapter leur production aux besoins de consommation.
I : Aujourd’hui, la Russie vit une croissance économique. Est-ce le fait des réformes gouvernementales, de la conjoncture du marché des matières premières ou d’une réelle augmentation de la production nationale ?
EG : Il ne faut pas croire que la croissance économique soit le seul fruit des réformes du gouvernement bien qu’elles soient très intensives depuis maintenant un an et demi. Les réformes sont nécessaires principalement pour soutenir une croissance qui est générée par les changements positifs qui ont eu lieu sur un plan microéconomique. La base actuelle de la croissance, c’est l’entreprise.
I : Le comité d’Etat aux statistiques a annoncé récemment une réduction du nombre de PMI-PME en Russie. On observe une croissance économique alors que le nombre d’agents économiques diminue. N’est-ce pas illogique ?
EG : Le comité aux statistiques est une institution importante mais nous savons tous très bien que la part des PMI-PME russes dans l’économie est importante. La plupart d’entre elles sont simplement en dehors de l’économie officielle. Dans l’agriculture par exemple, il n’y a pas de commune mesure entre les chiffres officiels sur la dernière récolte et le nombre de champs visibles sur une photo prise de l’espace.
Izvestia 14/11/01