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imprimer cet article  Discours du Commissaire européen devant le Parlement tchétchène

Grozny, 28 février 2006
Dans un discours prononcé devant le Parlement tchétchène, M. Alvaro Gil-Robles a insisté sur la nécessité d’accélérer la reconstruction civique, matérielle et politique de la République. Le Commissaire européen a souligné l’importance de développer des institutions démocratiques, de soutenir la société civile et de conduire des opérations du respect de la loi dans le cadre d’un Etat de droit.

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les Députés,

Il y a précisément six ans, j’entrais pour la première fois dans cette ville, quelques mois après la visite effectuée en urgence en décembre 1999 au Daghestan, en Ingouchie et aussi en Tchétchénie en plein conflit armé. C’étaient des temps de guerre, de mort parmi la population civile qui fuyait massivement vers la République voisine d’Ingouchie et du Daghestan. Un drame qui se répétait pour la deuxième fois en quelques années et qui faisait rejaillir sur le peuple, condamné à un nouvel exode massif, les plus terribles souffrances. Jamais je n’oublierai tout ce que j’ai vu et entendu ces jours-là dans les camps de réfugiés. Ni les images de Grozny transformée en véritable ville fantôme, pratiquement détruite, avec ses quelques habitants circulant parmi les ruines.

Dès lors, j’ai tenu à venir ici personnellement autant de fois que possible et j’ai consacré tous mes efforts à mettre en oeuvre différentes initiatives pour que le respect effectif des droits de l’homme ne soit pas une phrase totalement vide de sens pour les milliers de victimes de la guerre et de toutes les violences perpétrées avant, durant et après.

Rappeler l’importance du respect des valeurs fondamentales de la démocratie, ainsi que les droits inaliénables de tout être humain n’a pas été une tâche simple. Mais l’action de tout le Conseil de l’Europe s’est concentrée sur cet effort pour lequel nous avons également compté sur la collaboration inestimable des organisations non gouvernementales dont le témoignage quotidien a empêché la survivance de silences intolérables et, il est juste de le dire, sur celle de l’Ombudsman national, aujourd’hui M. Lukin, ainsi que celle de la Commission Nationale des Droits de l’Homme présidée par Mme Pamfilova, et d’autres autorités de la Fédération de Russie.

Mais nous ne sommes pas ici pour parler du passé mais du présent et de l’avenir, de tout ce qui reste à faire ; et une fois de plus je me remémore la phrase du poète espagnol Antonio Machado : « Le chemin se fait en marchant ».

Et vous, membres d’un Parlement élu par vos concitoyens, vous avez un important chemin à parcourir pour rendre possible la reconstruction d’une Tchétchénie où chacun ait sa place et dont seront exclus d’eux-mêmes ceux qui persistent à imposer aux autres leurs idées par la force des armes et non pas par celle des arguments et des raisonnements librement exprimés.

J’ai parlé de reconstruction et croyez bien que ce n’est pas nouveau pour moi. C’est quelque chose que je répète depuis plusieurs années. Nous devons tous - russes, tchétchènes, pouvoirs locaux, autorités fédérales, et la communauté internationale - coopérer à une véritable reconstruction de cette République, tant matérielle que sociale et politique.

Reconstruction matérielle parce qu’il est nécessaire que les citoyens puissent réellement reconstruire leurs foyers perdus et revenir ainsi dignement chez eux, que les industries se réinstallent pour qu’ils aient du travail et que les services essentiels d’éducation, de santé, et autres soient rétablis et en plein fonctionnement.

Mais il est surtout nécessaire de reconstruire le tissu social sur la base de la bonne entente entre tous les habitants de la République tchétchène et le reste de la Fédération, pour permettre une réconciliation qui facilite une vie en paix et le resресt des Droits de l’Homme. Mais cela n’est pas possible alors que la violence perdure encore sur cette terre, avec un aussi grand nombre de disparitions et de morts non élucidées. Il fаut impéritivement mettre fin à cette gangrène sociale et de mener devant les tribunaux les coupables de ces crimes. Il ne faut pas se résigner et tolérer l’impunité des auteurs matériels ni des inspirateurs de telles actions criminelles. Les forces de sécurité doivent répondre pleinement à leur fonction de garantir la sécurité de toutes les personnes et toute la lumière doit être faite sur les accusations de conduite illégale proférées à leur encontre ; la procuratura et les tribunaux doivent accomplir leur tâche sans complaisance pour le présumé criminel quelle que soit son origine et sa condition. Bref, toute action menée par les autorités et les forces de l’ordre doit l’être dans le respect strict des garanties de l’état de droit.

Car sans justice il n’y a pas de paix. Sans justice il n’y a pas de pardon possible, ni de réconciliation durable. Seule la vraie justice permet d’être généreux, sans oublier jamais le passé, comme une leçon pérenne pour les générations futures, de ce qui ne doit jamais se reproduire. Elle seule permet d’éviter que la haine et l’esprit de vengeance ne se perpétue de génération en génération. Après tout ce qui s’est passé, vous méritez, vous et vos enfants, un avenir en paix. Et sur ce chemin de la paix il vous faudra faire tout le nécessaire pour rendre les disparus - vivants et morts - à leurs familles.

Et je me dois de redire une fois de plus que dans le processus de reconstruction démocratique il est indispensable de promouvoir une société civile active, critique et participative. Dans ce contexte, il est important de reconnaître et de promouvoir le rôle positif des organisations non gouvernementales agissant dans un cadre de transparence et de liberté responsable, sans qu’elles soient soumises à des pressions indirectes de la part des pouvoir publics ni à des persécutions judiciaires comminatoires ou autres pressions ayant pour objet de limiter leur liberté d’action.

Il est également nécessaire de reconstruire les institutions politiques et la mise en marche de ce Parlement est un pas important vers cette normalité tant désirée par un peuple si fatigué de la violence, de la haine et de la destruction. Il faut travailler pour tous. Il faut savoir tendre la main aux adversaires pour rendre possible un avenir dans lequel aucune personne de bonne foi ne puisse se sentir exclue de l’effort commun de reconstruction nationale. Le moment est venu de développer les solutions politiques et de faire taire définitivement les armes.

Vous avez approuvé, et ce fut l’une de vos premières décisions, la Loi de l’Ombudsman, preuve de votre volonté de donner un signe fort de soutien à la lutte pour le respect des droits de l’homme. Tout un symbole dont je me réjouis profondément et qui est l’aboutissement de ces années de travail du Bureau que M. Kalamanov a commencé à mettre en marche avec l’appui et la présence active des experts du Conseil de l’Europe, pour protéger les droits de l’homme des citoyens de cette République. Encore faut-il que cette nouvelle institution devienne un instrument utile et efficace au service de tous les citoyens.

J’avais dit alors et je répète aujourd’hui que la communauté internationale doit s’impliquer dans la consolidation démocratique de la Tchétchénie et du Caucase en général, et je crois que l’Union Européenne et le Conseil de l’Europe sont réellement et courageusement engagés dans cette voie. La présence de la Haute Commissaire aux Droits de l’Homme des Nations Unies il y a quelques jours ici est à ce titre très significative. Une communauté internationale qui participe à l’effort de reconstruction non pas pour donner des leçons mais pour partager généreusement des expériences et aussi pour dénoncer si nécessaire les abus et les déviations de la voie de la reconstruction démocratique et du respect des droits de l’homme. Les vrais amis sont aussi ceux qui sont capables de nous montrer nos erreurs et de ne pas les passer sous silence.

Et bien mes chers amis, je crois que j’ai déjà trop parlé. Mais je ne voudrais pas clore ce chapitre, très émouvant pour moi, sans vous dire que même si dans quelques semaines j’aurai terminé mon mandat de Commissaire, cela ne m’empêchera pas de garder toujours la Tchétchénie au plus profond de mon cœur, comme c’est la cas de ceux que j’ai eu l’honneur de connaître et qui ne sont plus à ce jour parmi nous. Si à l’avenir je peux encore vous être utile en quelque chose, vous me trouverez toujours bien disposé à votre égard.

Mais je dois vous dire également qu’il n’y a pas d’interruption et qu’un homme d’une extraordinaire sensibilité, d’une grande compétence et avec une longue expérience dans la défense des droits de l’homme, Thomas Hammarberg, a été élu nouveau Commissaire aux Droits de l’Homme, et qu’il n’a pas hésité un instant à accepter cette invitation à être ici avec vous tous, pour prendre contact direct avec la réalité qui est la vôtre et pour continuer, à votre côté, la lutte pour le respect effectif des droits de l’homme. Vous trouverez en lui j’en suis sûr un ami loyal, exigent et généreux.

Merci beaucoup à vous tous.

Grozny, 28 février 2006

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