Il y a six mois, lorsque près de 350 enfants, leurs parents et leurs enseignants ont été tués à Beslan le matin du 3 septembre 2004 après une prise d’otages de deux jours, un media russe qualifia l’événement de 11 septembre de la Russie.
Avant que les terroristes prennent l’école en otage, peu de russes avaient entendu parler de Beslan, une ville de 30 000 habitants dans le Nord du Caucase. Après la tragédie, Beslan est devenue synonyme de terreur absolue. La télévision a fait entrer cette prise d’otages dans nos salons. Ce qui s’est passé à Beslan nous a tous profondément frappés parce que c’était le premier acte terroriste dirigé contre des enfants. Quand nous avons vu ces enfants fuyant se faire tirer dessus ou les survivants ensanglantés se mettre à l’abri, nous avons ressenti leur douleur.
Le deuxième jour du siège, un rédacteur en chef d’un grand magazine américain m’a demandé de couvrir l’événement. Les zones de guerre ne sont pas ma spécialité, mais la menace d’un sniper m’inquiète moins que la difficulté d’interviewer les proches d’enfants morts ou gravement blessés. Que demander à une mère qui vient juste de perdre un enfant aux mains de terroristes ?
En tant qu’ancien travailleur humanitaire auprès d’enfants des rues à Moscou et père d’un fils de 9 ans qui étudie dans une école russe, Beslan m’a violemment touché. J’ai refusé la mission du magazine. Mais j’ai eu le sentiment que les circonstances m’obligeraient à faire face à Beslan. Ainsi, fin février, l’UNICEF m’a appelé à Saint-Petersbourg et m’a proposé d’écrire une série de portraits d’enfants de Beslan, pour raconter leur traitement et leur travail de réadaptation.
Instinctivement, j’ai voulu refuser. J’imaginais le chagrin et la douleur des parents, et les séquelles psychologiques des enfants. Je me suis demandé si je réussirais à les interviewer. Après avoir bien réfléchi à la situation, j’ai réalisé que l’horreur déclenchée ce jour de septembre n’avait pas seulement bouleversé la vie des gens de Beslan, mais nous avait tous, partout dans le monde, terrorisés. Nous ne pouvions plus envoyer nos enfants à l’école et être sûrs qu’ils seraient en sécurité.
Que nous l’ayons réalisé ou non, les séquelles de Beslan sont profondes. Dans un sens, nous sommes tous des enfants de Beslan. Les 5 jours que je viens de passer avec mon photographe, à Beslan et à Vladikavkaz, la capitale ossète, m’ont confirmé que personne n’était indemne. En dehors des problèmes de santé des anciens otages, les blessures psychologiques affectent non seulement les victimes et leurs proches mais également la communauté toute entière.
L’intensité des souffrances et des angoisses diffère d’une personne à l’autre. Des otages s’en tirent mieux que certains enfants qui ont vu les images à la télévision. Des enfants ont sombrés dans une profonde tristesse ; d’autres sont devenus plus agressifs et quelques uns des otages ont affronter la tragédie en jurant qu’ils ne se souvenaient de rien. Mais aucun enfant n’est indemne.
Je tiens à remercier les enfants et les parents de Beslan pour leur gentillesse et leur merveilleuse hospitalité, et surtout pour m’avoir réhabilité psychologiquement. Après cinq jours à écouter leurs témoignages et à arpenter les lieux du massacre, j’ai finalement exorcisé de ma vie les démons de Beslan. Cela ne veut pas dire que j’oublierai l’événement, mais à partir de maintenant, je me souviendrai de Beslan comme d’une ville aux habitants extraordinaires et courageux qui veulent construire un futur meilleur et non comme d’un endroit de terreur.
John Varoli, journaliste indépendant basé à Moscou, a passé une semaine avec l’équipe de l’UNICEF à Beslan. Il a discuté avec les enfants de leurs espoirs et de leurs peurs suite à la tragédie de septembre 2004.
L’UNICEF aide les victimes de Beslan
Lors du siège de l’école de Beslan en septembre 2004, l’UNICEF a reconnu que les otages et les membres de la communauté affectée auraient besoin d’un soutien psychologique à long terme. En moins d’un mois, l’UNICEF en collaboration avec le ministère de l’Education ossète, a lancé un programme de réhabilitation à Vladikavkaz, à 40 minutes de Beslan.
Le programme du centre de Vladikavkaz a démarré le 12 octobre 2004. Il est mené par des experts en médecine et en psychologie, certains d’entre eux ont été formés avec le soutien de l’UNICEF. Le programme est conçu pour continuer jusqu’à la fin de l’année. Environ 25 à 30 enfants de Beslan y participent ainsi que près de 180 enfants d’Ossétie du Nord.
Si le traumatisme de l’enfant est important, la réhabilitation intensive peut durer plus de trois semaines. « Nous avons déjà suivi 70 enfants, mais certains ont encore beaucoup de chemin à parcourir », a déclaré la directrice du centre, Zhanna Tsutsieva. Il est prévu d’ouvrir une antenne du centre à Beslan pour que les familles n’aient plus à faire le trajet jusqu’à Vladikavkaz.
D’après le suivi établi par le centre et l’UNICEF, les 7000 enfants de Beslan ont été affectés d’une façon ou d’une autre par la tragédie. « Tous ceux d’entre nous qui ont vécu cette terrible journée ou qui en ont juste entendu parler, même les enfants de Vladikavkaz, ont ressenti un énorme choc psychologique et ont besoin d’aide », affirme le docteur Tsutsieva.
Le domaine le plus important de l’assistance de l’UNICEF est le financement de la formation du personnel local. Certains d’entre eux ont été envoyés à Saint-Petersbourg pour suivre des formations et des experts extérieurs ont intégré le centre de Vladikavkaz. Les autres appuis de l’UNICEF ont été de fournir un bassin pour l’hydrothérapie, des équipements de kinésithérapie et des outils informatiques d’orthophonie - essentiels aux nombreux enfants qui ont de graves blessures à la tête.
Tous les enfants sont différents et chacun nécessite une approche unique. Certains enfants ont sombré dans un état dépressif si profond qu’il est très difficile de les atteindre. D’autres sont devenus plus émotifs et agressifs. « Il est important de construire une relation avec chaque enfant et de trouver ce dont ils ont besoin », déclare le psychologue Alexei Zakharov, directeur du centre de psychologie en situations extrêmes de Moscou, qui a passé plusieurs semaines à Beslan. « On ne peut pas les obliger à suivre un traitement s’ils ne le veulent pas. » Inclure les parents et les proches est un moyen essentiel de créer un environnement relaxant et de rendre le traitement des enfants du centre de Vladikavkaz plus efficace. « L’attitude des parents est un facteur important pour l’état des enfants et leur réhabilitation », affirme le docteur Tsutsieva. « Si un enfant retourne chez lui alors que ses parents sont toujours très affectés, l’assistance que nous lui avons offerte n’aura servi à rien. »